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La prise de Troie (13b-267)

(L’ENEIDE DE VIRGILE)


Surprenante offrande à Pallas (13b - 56)

Pour simuler leur départ, les Grecs vont se cacher dans l'île voisine de Ténédos ; ils laissent sur le rivage un énorme cheval de bois, soi-disant offrande à Pallas, en fait piège de guerre (13-24).

Les Troyens, heureux du départ de leurs assaillants, examinent le cheval avec curiosité, partagés entre confiance et défiance, tandis que le prêtre Laocoon les met en garde (25-56).

« Brisés par la guerre et refoulés par les destins, après tant d'années écoulées déjà, les chefs des Danaens, inspirés par la divine Pallas, fabriquent un cheval haut comme une montagne, aux flancs de planches de sapin tressées ; ce serait, c'est le bruit qui court, une offrande pour leur retour.

En cachette, ils enferment dans les flancs aveugles de l'animal des hommes d'élite tirés au sort, remplissant de soldats armés les profondes cavités du ventre de la bête.

Du rivage on aperçoit l'île de Ténédos, fameuse et opulente tant que vécut le royaume de Priam, aujourd'hui simple baie et port peu sûr pour les bateaux : les Danaens s'y rendent et s'y cachent sur le rivage désert. Nous, nous les croyions partis pour Mycènes à la faveur des vents. Dès lors la Troade tout entière se libère d'un long deuil ; on ouvre les portes ; on se plaît à courir au camp des Doriens, à visiter ces lieux désertés, et le littoral abandonné :

Ici campaient les Dolopes ; ici le farouche Achille avait planté sa tente ; voici l'endroit réservé à la flotte, là le terrain d'entraînement au combat.

Certains restent stupéfaits devant le funeste présent à la vierge Athéna, admirant les dimensions du cheval ; Thymœtès, le tout premier, est d'avis de l'introduire dans les murs et de l'installer sur la citadelle ; était-ce fourberie, ou le destin de Troie était-il à l'œuvre déjà !

Mais Capys et les mieux inspirés recommandent soit de précipiter dans la mer le piège des Danaens et leur présent suspect, d'y bouter le feu et de le brûler, soit de forer le ventre du cheval et d'en explorer les coins secrets.

Le peuple indécis est divisé en partis opposés. Alors, en tête d'une importante troupe qui l'escorte, Laocoon dévale, tout excité, du sommet de la citadelle, et de loin s'écrie :

« Malheureux, quelle est cette immense folie, mes amis ? Croyez-vous les ennemis partis ? Pensez-vous que des Danaens un seul présent soit exempt de pièges ? Ne connaissez-vous pas Ulysse ? Soit des Achéens sont enfermés et cachés dans ce cheval de bois, soit cette machine a été fabriquée pour franchir nos murs, observer nos maisons, et s'abattre de toute sa hauteur sur la ville, soit elle recèle un autre piège : Troyens, ne vous fiez pas au cheval.

De toute façon, je crains les Danaens, même porteurs de présents. »

Et cela dit, de toutes ses forces il fait tournoyer une longue pique vers le flanc du monstre et vers son ventre courbe de poutres jointes. Elle s'y fiche en vibrant, les côtés en sont ébranlés, tandis que résonnent et gémissent ses profondes cavernes.

Si les dieux ne l'avaient arrêté, si nos esprits n'avaient été aveuglés, il nous eût poussé à profaner de nos lances les cachettes des Argiens, Troie maintenant serait debout, et tu subsisterais, altière citadelle de Priam !

 


Le traître Sinon explique sa présence à Troie (57-144)

À ce moment, des bergers amènent au roi Priam un jeune Grec qui s'est livré à eux ; hostiles a priori mais intrigués, les Troyens interrogent le captif, qui d'emblée réussit à les apitoyer. C'est Sinon (57-73).

Le prisonnier explique qu'il fut contraint de fuir le camp grec, où il était tombé en disgrâce après la mort de Palamède, son compagnon d'armes, victime d'une injustice d'Ulysse. Comme il avait juré de venger son camarade, Sinon était à son tour devenu la cible d'Ulysse, qui cherchait à le perdre par tous les moyens (74-104).

 

Sinon poursuit son récit devant les Troyens de plus en plus intéressés. Selon lui, les Grecs qui désiraient rentrer chez eux auraient été informés par un oracle d'Apollon qu'ils n'obtiendraient des vents favorables qu'en sacrifiant un Argien ; pressé par Ulysse, Calchas avait fini par le désigner, lui Sinon, comme victime (105-131).

Il s'était enfui le jour prévu pour le sacrifice et s'était caché en attendant le départ des Grecs. Aujourd'hui, privé de sa patrie et de ses proches, il en était réduit à implorer la pitié des Troyens (132-144).

Entre-temps, on aperçoit un homme, les mains liées derrière le dos ; des bergers dardaniens le traînaient vers le roi au milieu des cris. Cet inconnu s'était spontanément présenté à eux sur la route, dans ce but précis et pour ouvrir Troie aux Achéens ; il était plein de détermination et tout aussi résolu à mener à bien ses ruses qu'à affronter une mort certaine.

Poussés par la curiosité, les jeunes Troyens se ruent de toutes parts, entourent le prisonnier, le maltraitent à l'envi.

Écoute maintenant les fourberies des Danaens, et connais-les tous, à partir du crime d'un seul.

Donc, dès qu'il fut au centre des regards, bouleversé, sans armes, il s'arrêta, parcourut des yeux les troupes phrygiennes, et dit :

« Hélas ! quelle terre désormais, quelles mers pourraient m'accueillir ? Que reste-t-il maintenant au malheureux que je suis ? Je n'ai plus de place nulle part chez les Danaens, et de plus, les Dardanides, hostiles, exigent pour moi la peine de mort. »

Ces plaintes retournent nos esprits, toute pression retombe.

Nous l'invitons à parler : quelle est sa race, que propose-t-il, quelle confiance faire à un captif ? qu'il s'explique !

[Lui, finalement abandonnant toute crainte, dit :]

« Assurément, roi, quoi qu'il advienne, tout ce que je te dirai sera la vérité ; je ne cacherai pas que je suis de race argienne ; c'est la première chose ; et si la Fortune a fait de Sinon un malheureux, si mauvaise soit-elle, elle n'en fera ni un fourbe ni un menteur.

Peut-être, au hasard d'une conversation, un nom a-t-il frappé tes oreilles, celui de Palamède, le Bélide, à la gloire bien connue. Les Pélasges, l'accusant injustement de trahison sur la foi d'une infâme dénonciation, envoyèrent cet innocent au supplice, parce qu'il s'opposait à la guerre ; et maintenant qu'il est privé de lumière, ils le pleurent.

Comme compagnon de cet homme, mon proche par les liens du sang, mon pauvre père m'avait envoyé ici, à la guerre, dès mon tout jeune âge. Tant que Palamède resta dans son royaume sain et sauf et influent dans les assemblées des rois, mon nom aussi était connu, je jouissais d'un certain renom. Depuis que la haine du perfide Ulysse - je ne dis que des choses connues -, l'a éloigné des rives terrestres, j'ai traîné dans l'affliction une vie obscure et endeuillée, m'indignant en moi-même de la chute d'un ami innocent. Et fou que j'étais, je ne me suis pas tu, je me suis même promis, si le Destin le permettait, si je rentrais vainqueur à Argos, ma patrie, d'être son vengeur. Par ces paroles, j'ai suscité d'âpres haines ; c'est ainsi que j'ai commencé à glisser dans le malheur : sans cesse, Ulysse m'accablait de nouveaux griefs, faisait courir dans le peuple des sous-entendus et, préparant son coup, fourbissait ses armes. En effet, avec la complicité de Calchas, il ne s'arrêta pas avant d'avoir…

Mais pourquoi donc ressasser en vain ces souvenirs désagréables ? Ou pourquoi traîner ? Si vous jugez tous les Achéens à la même aune, s'il vous suffit d'entendre ce nom, infligez-moi sur le champ ma punition : c'est le vœu de l'homme d'Ithaque, et les Atrides le payeraient cher. »

Alors, nous brûlons véritablement de l'interroger, de comprendre, ignorants que nous étions de si grands forfaits et de la fourberie pélasge.

Il poursuit alors en tremblant et, le cœur plein de duplicité, dit :

« Souvent les Danaens ont voulu s'enfuir, abandonner Troie et s'éloigner, épuisés qu'ils étaient par cette guerre sans fin. Ah ! Que ne l'ont-ils fait ! Souvent l'âpre tempête marine les retenait et, quand ils voulaient se mettre en route, l'Auster les effrayait. Puis surtout, tandis que déjà se dressait ce cheval en planches d'érable, les nuages grondèrent dans toute l'immensité du ciel. Indécis, nous envoyons Eurypylos interroger les oracles de Phœbos ; il rapporte du sanctuaire les tristes paroles que voici :

« Par le sang d'une vierge immolée, Danaens, vous avez apaisé les vents, lorsque vous avez abordé pour la première fois aux rives d'Ilion ; dans le sang aussi, vous devrez chercher le retour ; il vous faut sacrifier une âme argienne ».

Dès que l'oracle eut frappé leurs oreilles, les assistants restent stupéfaits, parcourus jusqu'aux os par un tremblement qui les glace : de qui préparait-on la mort ? Quelle victime réclamait Apollon ?

Alors l'homme d'Ithaque entraîne le devin Calchas parmi la foule, dans un grand brouhaha ; il exige de connaître ces ordres des dieux.

Déjà beaucoup me prédisaient le forfait cruel de cet être habile et, en silence, pressentaient ce qui allait se produire.

Durant dix jours, le devin se tait ; retiré chez lui, il refuse de prononcer la parole qui livrera un homme et l'enverra à la mort. Finalement, amené avec force cris par l'homme d'Ithaque, Calchas, comme convenu, rompt son silence et me désigne pour l'autel. Tous approuvèrent ; et le sort que chacun redoutait pour soi, tous acceptèrent qu'il tournât à la perte d'un seul malheureux.

 Déjà le jour fatidique était arrivé ; près de moi, on dispose les objets rituels, les farines salées et les bandelettes autour de mes tempes.

Je me suis arraché à la mort, je l'avoue, j'ai brisé mes chaînes et, près d'un lac boueux, dans l'obscurité de la nuit, je me suis tapi dans les roseaux, jusqu'à leur départ, quand ils hisseraient les voiles ! Désormais, je n'ai plus aucun espoir de retrouver mon ancienne patrie, ni mes chers enfants ni mon père, que j'ai tant souhaité revoir ; peut-être ces gens vont-ils les châtier à cause de ma fuite et venger ma faute en mettant à mort ces malheureux !

Au nom des dieux d'en haut et des divinités qui savent la vérité, au nom aussi, si tant est qu'elle subsiste en un endroit du monde, de la bonne foi inviolée, aie pitié de si grandes épreuves, je t'en prie, aie pitié d'un cœur accablé par un sort immérité. »

 


Les Troyens abusés par Sinon et par la mort de Laocoon (145-227)

Avec un art consommé de la duplicité, Sinon explique la signification du cheval aux Troyens et à Priam, qu'il réussit même à apitoyer. Il leur donne l'impression de les aider, en leur révélant les secrets des Grecs (145-161).

Selon lui, Pallas-Athéna, protectrice immémoriale des Grecs, avait été offensée par l'impiété de Diomède et d'Ulysse, qui avaient dérobé de son sanctuaire troyen le Palladion ; la déesse avait manifesté son mécontentement par des prodiges (162-175).

Sur les conseils de Calchas, poursuit Sinon, les Grecs sont retournés à Mycènes pour en ramener le Palladion, - condition exigée par la déesse pour anéantir Troie -, et des armes, tout en bénéficiant à nouveau de la faveur divine. Le cheval laissé sur le rivage est une offrande à Athéna (Pallas), pour expier leur sacrilège. Les proportions gigantesques du cheval doivent en principe empêcher les Troyens de l'introduire dans leurs murs (en réalité, elles ont pour but de les y pousser, puisque un oracle aurait annoncé un désastre pour les Troyens si ils profanaient la statue, mais que, s'ils l'introduisaient dans la ville, ils porteraient la guerre en Grèce même). Ce récit plein d'astuce emporte la conviction de ses interlocuteurs (176-198).

À cela vient s'ajouter la mort tragique du Troyen Laocoon et de ses fils, étranglés par deux serpents sortis de la mer, ce qui est immédiatement interprété comme une manifestation de la colère divine. Laocoon avait en effet manifesté son opposition au projet troyen d'introduire le cheval dans la ville (199-227).

Émus par ces larmes, nous lui laissons la vie, le prenant même en pitié.

Le premier, Priam ordonne de retirer les fers de ses mains, de desserrer ses liens ; il s'adresse à lui avec bienveillance :

« Qui que tu sois, oublie désormais ces Grecs que tu as quittés, tu seras des nôtres ; et réponds à mes questions en toute vérité :

Pourquoi avoir dressé ce cheval énorme ? Qui en est l'auteur ? Que veulent-ils ? Est-ce une offrande ? Une machine de guerre ? »

Priam s'était tu. Sinon, formé aux ruses et artifices des Pélasges, leva vers le ciel ses mains dégagées de leurs liens et dit :

« Feux éternels à la puissance inviolable, je vous prends à témoin ; vous, autels et glaives maudits auxquels j'ai échappé, bandelettes sacrées que j'ai portées comme victime : j'ai le droit de renier mes engagements sacrés envers les Grecs, j'ai le droit de haïr ces hommes et de révéler tous les secrets qu'ils peuvent cacher ; aucune loi de ma patrie ne me retient désormais. Toi, du moins, respecte tes promesses, et une fois sauvée, ô Troie, garde-moi ta foi, si je dis vrai, pour tout ce que je t'apporte en échange.

Tout l'espoir des Danaens, leur confiance dans la guerre entreprise a reposé, de tout temps, sur les secours de Pallas. Mais pourtant, dès le jour où l'impie fils de Tydée et Ulysse, ce fauteur de crimes, entreprirent d'enlever du temple sacré le Palladion fatidique, quand ils eurent, après le massacre des gardes de la haute citadelle, saisi l'effigie sacrée et osé, de leurs mains baignées de sang, toucher les bandelettes virginales de la déesse, dès ce jour, l'espoir des Danaens se mit à diminuer, s'écoulant et refluant, leurs forces se brisèrent, la faveur de la déesse se détourna. Et la Tritonienne le leur fit comprendre par des prodiges évidents.

Sa statue venait d'être placée dans le camp : d'ardentes flammes embrasèrent ses yeux fixes ; une sueur salée couvrit ses membres et par trois fois, miracle indicible, elle se souleva du sol, d'elle-même, avec son bouclier et sa lance qui tremblait.

Aussitôt le devin Calchas s'écrie qu'il faut prendre la mer et fuir, que les Argiens n'anéantiront Pergame sous leurs traits que s'ils vont reprendre les auspices à Argos, et en ramènent le Palladion, emporté avec eux par-delà la mer, sur leurs nefs creuses. Maintenant, à la faveur du vent, ils ont regagné Mycènes, leur patrie, ils s'y arment et se ménagent la faveur des dieux, prêts à retraverser la mer, et à revenir à l'improviste. Voilà comment Calchas comprend les présages.

Sur son conseil, au lieu du Palladion, en l'honneur de la divinité offensée, les Grecs ont dressé une statue pour expier leur funeste sacrilège. Toutefois Calchas a ordonné d'élever ce monument gigantesque de planches assemblées, et de le faire monter jusqu'au ciel, pour qu'il ne puisse franchir les portes, ni être introduit dans vos murs, ni assurer à votre peuple la protection de son culte ancestral. Car si de votre main vous aviez profané l'offrande à Athéna, un grand désastre - que les dieux retournent plutôt ce présage contre le devin !- en résulterait pour le royaume de Priam et les Phrygiens. Mais si vos propres mains avaient hissé le cheval dans votre ville, ce serait l'Asie même qui irait porter une guerre terrible sous les murs de Pélops ; tel est le destin réservé à nos descendants ! »

Grâce à ces machinations et à l'habileté du parjure Sinon, on fit crédit à son récit, et ses ruses entremêlées de larmes abusèrent ceux que n'avaient domptés ni le fils de Tydée ni Achille de Larissa, ni dix années de guerre ni mille navires.

Un autre prodige, plus grave, se manifeste alors aux infortunés Troyens ; beaucoup plus effrayant, il trouble nos cœurs pris au dépourvu.

Laocoon, que le sort avait désigné comme prêtre de Poséidon, immolait solennellement un énorme taureau sur les autels.

Or voici que de Ténédos, sur des flots paisibles, deux serpents aux orbes immenses, - je frémis en faisant ce récit -, glissent sur la mer et, côte à côte, gagnent le rivage. Poitrines dressées sur les flots, avec leurs crêtes rouge sang, ils dominent les ondes ; leur partie postérieure épouse les vagues et fait onduler en spirales leurs échines démesurées.

L'étendue salée écume et résonne ; déjà ils touchaient la terre ferme, leurs yeux brillants étaient teintés de sang et de feu et, d'une langue tremblante, ils léchaient leurs gueules qui sifflaient. À cette vue, nous fuyons, livides. Eux, d'une allure assurée, foncent sur Laocoon. D'abord, ce sont les deux corps de ses jeunes fils qu'étreignent les deux serpents, les enlaçant, les mordant et se repaissant de leurs pauvres membres.

Laocoon alors, arme en main, se porte à leur secours. Aussitôt, les serpents déjà le saisissent et le serrent de leurs énormes anneaux. Deux fois, ils ont entouré sa taille, deux fois ils ont enroulé sur son cou leurs échines écailleuses, le dominant de la tête, la nuque dressée. Aussitôt de ses mains, le prêtre tente de défaire leurs nœuds ses bandelettes souillées de bave et de noir venin. En même temps il fait monter vers le ciel des cris horrifiés : on dirait le mugissement d'un taureau blessé fuyant l'autel et secouant la hache mal enfoncée dans sa nuque. Mais les deux dragons en un glissement fuient vers les temples, sur la hauteur, gagnant la citadelle de la cruelle Tritonienne, où ils s'abritent aux pieds de la déesse, sous l'orbe de son bouclier.


Les ennemis dans la ville (228-267)

Les explications de Sinon et la mort de Laocoon finissent par persuader les Troyens, qui vont jusqu'à percer leurs murailles pour introduire le cheval qu'ils hissent jusqu'au centre de la cité, au milieu des hymnes sacrés, dans l'inconscience et la liesse générales, en dépit de signes suspects et des avertissements de Cassandre (228-249).

La nuit suivante, quand les Troyens sont endormis, la flotte grecque est revenue de Ténédos. Au signal lumineux lancé par le navire de commandement, Sinon ouvre les flancs du cheval d'où se laissent glisser de nombreux guerriers, dont Ulysse. Ces hommes se répandent dans la ville endormie, tuent les gardes et ouvrent les portes à leurs compagnons (250-267).

 

Alors en nos cœurs s'insinue une terreur inconnue, qui nous fait tous trembler ; Laocoon a mérité, dit-on, d'expier son crime : son arme a outragé le chêne sacré, il a lancé sur l'échine du cheval son épée criminelle.

On crie en chœur qu'il faut transporter la statue à sa place, et implorer la toute puissance de la déesse ! Nous perçons la muraille et ouvrons les remparts de la ville. Tous se mettent à l'œuvre. Sous les pieds du cheval, on glisse un train de roues ; autour de son cou, on tend des cordes de chanvre ; la machine fatale franchit les remparts, pleine d'hommes armés. Autour d'elle, des enfants, des jeunes filles chantent des hymnes sacrés, s'amusant à poser les mains sur la corde ; la machine monte et, menaçante, pénètre jusqu'au centre de la ville.

Ô patrie, ô Ilion, demeure des dieux ! Et vous, qu'illustra la guerre, remparts des Dardaniens ! Quatre fois, au seuil même de la porte, le monstre s'arrête ; quatre fois en son ventre les armes résonnent ; et pourtant, nous insistons, inconscients et aveuglés par notre folie ; nous installons en notre sainte citadelle ce monstre de malheur.

À ce moment aussi, Cassandre ouvre la bouche, dévoilant l'avenir, elle que, sur ordre d'un dieu, les Troyens n'ont jamais crue.

Et nous, malheureux, qui vivions notre dernier jour dans la ville, nous ornons les temples des dieux de feuillages de fête. Pendant ce temps, le ciel tourne ; la nuit monte de l'océan, enveloppant de son ombre infinie la terre et la mer, et les ruses des Myrmidons ; les Troyens, dispersés le long des murs se sont tus ; le sommeil a engourdi leurs membres épuisés.

Mais déjà, dans le silence complice d'une lune amie, sur ses navires alignés la phalange argienne arrivait de Ténédos, cinglant vers le rivage familier.

Dès que le vaisseau royal eut envoyé un signal lumineux, alors, fort des iniques décrets divins, furtivement Sinon détache les cloisons de pin et délivre les Danaens enfermés dans le ventre ; le cheval ouvert rend à l'air libre ces hommes qui, tout joyeux, sortent de leur antre de bois : les chefs (Thessandre) et Sthénélos, l'impitoyable Ulysse glissent le long d'une corde qu'ils ont lancée, ainsi qu'Acamas et Thoas, et Néoptolème, descendant de Pélée, et, en tête, (Machaon) et Ménélas et Épéios, celui-là même qui avait fabriqué le piège.

Ils envahissent la ville ensevelie dans le sommeil et le vin ; ils abattent les veilleurs et, par les portes ouvertes, font entrer tous leurs compagnons ; les troupes complices sont ainsi réunies.

(Thessandre : Thersandre, fils de Polynice, petit-fils d’Œdipe, ami et cousin de Diomède, et aussi son compagnon d’armes durant l’expédition des Epigones, a été tué par Télèphe, fils d’Héraclès, durant la guerre de Mysie, donc avant le débarquement des Grecs en Troade).

(Machaon : Machaon, fils d’Asclépios, chef et médecin de l’armée grecque a été tué par Eurypyle, le fils de Télèphe. Virgile semble manquer d’informations).

 

 


Notes de commentaire (1, 1-267)

Toute l'assistance... (2, 1). C'est la continuation immédiate du livre 1, qui se terminait, dans la salle de banquet, sur une demande de Didon. La reine, voulant prolonger la réunion, priait Énée de raconter la fin de Troie et les pérégrinations des fugitifs avant leur arrivée à Carthage (1, 754-756).

de son lit surélevé (2, 2). Énée occupait une place d'honneur, sur un lit vraisemblablement plus haut ou plus décoré que les autres.

Danaens (2, 5). Les Grecs sont souvent désignés ainsi, d'après le fondateur d'Argos, Danaos, qui avait été contraint de fuir d'Égypte (1, 30).

la part importante (2, 6). À ne pas comprendre comme un désir d'Énée de se faire valoir, mais plutôt pour attester de sa qualité de témoin.

Myrmidons... Dolopes... Ulysse (2, 7). Les Myrmidons et les Dolopes étaient deux peuples de Thessalie, venus à Troie sous les ordres d'Achille ; ils étaient réputés pour leur vaillance. Énée évoque ici Achille et Ulysse, deux des héros grecs les plus acharnés contre les Troyens.

après tant d'années écoulées déjà (2, 14). Le siège de Troie avait duré dix ans.

inspirés par la divine Pallas (2, 15). Cfr 1, 39. On peut penser que Pallas est citée ici à double titre, c'est-à-dire comme inspiratrice des arts et techniques, et comme protectrice attitrée des Grecs.

Ténédos (2, 21). Cette île est aujourd'hui turque (Gökçeada). Sa position dans la mer Égée, près de l'entrée du détroit des Dardanelles, lui donne une grande importance stratégique et elle fut souvent, dans l'histoire, l'objet d'invasions et de pillages. Selon Énée, cette île tenait sa prospérité de la puissance de Troie.

Mycènes (2, 25). Ville du Péloponnèse, patrie d'Agamemnon. Cfr 1, 284 avec la note.

Doriens (2, 27). Le terme désigne ici les Grecs. On le trouve une fois encore en 6, 88, toujours pour désigner le camp des Grecs (Dorica castra). Au sens propre, les Doriens représentent la dernière vague des envahisseurs indo-européens venus du nord, censés avoir atteint la Grèce vers 1100-1000 et occupé tout particulièrement le Péloponnèse. Homère n'utilise jamais ce mot pour désigner les Grecs : dans la chronologie légendaire, leur arrivée en Grèce était postérieure à la Guerre de Troie.

Dolopes (2, 29). Cfr 2, 7n.

Athéna (2, 31). Athéna est le nom de la divinité latine généralement assimilée à Pallas-Athéna, appelée aussi Partheno, c'est-à-dire la vierge. Cfr 1, 39 et 2, 15.

Thymœtès... (2, 32-34). Selon Homère (Iliade, 3, 146), Thymœtès était un proche parent de Priam. Dans son commentaire à Virgile, Servius fait allusion à une légende racontée par le poète Euphorion de Chalcis. Selon ce dernier, Cilla, l'épouse de Thymœtès, avait mis au monde un enfant au même moment qu'Hécabe, l'épouse de Priam. Comme un oracle avait annoncé que ce jour-là devait naître celui qui causerait la ruine de Troie (l'oracle visait évidemment Pâris, le fils d'Hécabe), Priam, ne voulant pas appliquer la prédiction à son propre fils, fit mettre à mort Cilla et son enfant. Virgile semble se demander (« était-ce fourberie », du vers 34) si l'attitude deThymœtès ne pourrait pas avoir été dictée par la rancune. (Cilla, fille de Laomédon, était la sœur de Priam, son fils s’appelait Mounippos.)

Un personnage du même nom se retrouve dans la suite de l'Énéide : en 10, 123, un Thymœtès, fils d'Hicétaon, est cité parmi les Troyens chargés de résister à l'assaut de leur camp par les Rutules ; en 12, 364, il tombe victime de Turnus.

Capys (2, 35). Un personnage de ce nom est cité comme un des compagnons d'Énée, momentanément disparu lors du naufrage près de Carthage (1, 183) ; de même un Capys se distinguera lors de combats singuliers (9, 576), et laissera son nom à Capoue (10, 145).

Laocoon (2, 41). Prêtre troyen ; époux d'Antiope et père de deux fils. En fait les détails de sa légende varient selon les auteurs, même si le récit de Virgile est le mieux connu. La tradition en fait tantôt le prêtre d'Apollon, tantôt celui de Poséidon (cfr 2, 201) ; elle hésite sur le nombre des victimes (Laocoon seul, Laocoon et un de ses fils, Laocoon et ses deux fils) ; elle ne s'accorde pas non plus sur les causes de la colère divine. Ainsi Laocoon se serait attiré la colère d'Apollon pour s'être marié ou pour avoir eu des relations sexuelles avec sa femme devant la statue du dieu ; pour Virgile et pour Hygin, il aurait payé de sa vie son opposition au Cheval. En tout cas, le poète a certainement retravaillé les données anciennes, qui figuraient déjà chez Sophocle et chez Euphorion de Chalcis. Un groupe de marbre très célèbre illustre brillamment la mort de Laocoon et celle de ses enfants sous l'attaque des serpents. Dû aux sculpteurs rhodiens Hagésandre, Polydore et Athanodore (Ier siècle avant J.-C.), il fut découvert mutilé à Rome en 1516 et se trouve actuellement au musée du Vatican. La restauration dont il fut l'objet est discutée. (Laocoon est nommé d’office prêtre de Poséidon, les prêtres du dieu des mers ayant tous été tués par les Troyens, pour ne pas avoir su détourner la flotte d’Agamemnon).

Danaens... Achéens... Argiens... (2, 43-55). Termes divers qui désignent les Grecs, vus comme descendants de Danaos, fondateur d'Argos (cfr 2, 5), ou comme habitants de l'Achaïe.

je crains les Danaens (2, 49). La formule est passée en proverbe. Le latin dit Timeo Danaos et dona ferentes. Le sens en est qu'il faut toujours se défier d'un ennemi, quelque généreux qu'il apparaisse.

un homme (2, 57). Ici commence l'épisode célèbre de Sinon, un proche d'Ulysse. Ce personnage de traître est antérieur à Virgile (il apparaît chez Aristote et chez Plaute, par exemple), mais c'est chez le poète augustéen qu'on trouve la version conservée la plus détaillée. Des auteurs postérieurs apporteront à sa légende des embellissements littéraires : ainsi chez Quintus de Smyrne (12, 243ss), Sinon se laissera couper le nez et les oreilles avant de révéler son prétendu secret.

dardaniens (2, 58). C'est-à-dire troyens. Cfr 1, 38n.

dans ce but précis (2, 60). Celui de se faire capturer et emmener auprès des Troyens.

phrygiennes (2, 68). C'est-à-dire troyennes, Troie se trouvant en Phrygie (cfr 1, 182 ; 1, 381 ; 1, 618 ).

Dardanides (2, 72). Les descendants de Dardanos, c'est-à-dire les Troyens. Cfr 1, 38n.

de race argienne (2, 78). C'est donc un Grec.

Palamède, le Bélide (2, 81-85). Fils de Nauplios, roi d'Eubée, Palamède descendait de Danaos, et donc aussi de Bélos, roi d'Égypte, père de Danaos, d'où le terme « Bélide ». On distinguera ce Bélos, ancêtre de Palamède, du Bélos, présenté par Virgile comme l'ancêtre de Didon (1, 621 ; 1, 729). La légende de Palamède était bien connue en Grèce et à Rome ; la tradition lui faisait l'honneur d'un grand nombre d'inventions (par exemple certaines lettres de l'alphabet ; l'usage de la monnaie ; certains jeux) ; il passe aussi pour avoir subi une mort injuste, victime des machinations d'Ulysse. Parmi les versions qui circulaient à ce propos, nous épinglerons celle que voici. Participant aux préparatifs de la guerre de Troie, Palamède aurait été amené à démasquer Ulysse, qui simulait la folie pour se soustraire à l'expédition. Ne lui pardonnant pas cette intervention, Ulysse aurait voulu se venger en produisant une lettre soi-disant envoyée par Priam à Palamède, en réalité écrite sous la contrainte par un prisonnier troyen pour faire croire que Palamède était un traître. Ulysse l'accusa alors d'intelligence avec les Troyens et, pour étayer ses allégations, cacha de l'or, prix de la trahison, dans la tente de Palamède. Cet or découvert, Palamède fut lapidé par les Grecs.

Pour certains auteurs anciens (et le motif est présent dans les paroles que Virgile prête à Sinon), Palamède aurait tenté d'éviter la guerre de Troie et d'obtenir un réglement pacifique de l'affaire.

Pélasges (2, 83). C'est-à-dire les Grecs (cfr 1, 624 ; 8, 600 ; 9, 154).

mon proche (2, 86). Selon Servius, Sinon n'était pas apparenté à Palamède, mais bien à Ulysse. C'étaient des cousins germains, ayant tous deux pour grand-père Autolycos, un voleur célèbre (Homère, Odyssée, 19, 395-466).

Calchas (2, 100). Célèbre devin grec, fils de Thestor. Il intervient, comme devin attitré de l'expédition des Grecs contre Troie : il est présent lors du sacrifice d'Iphigénie ; il révèle la raison de la colère d'Apollon, au début de l'Iliade (1, 68-120) ; il prédit la durée de la guerre de Troie (Iliade, 2, 299-332). Son nom revient à diverses reprises dans la suite de cet épisode (2, 122 ; 2, 176 ; 2, 182 ; 2, 185).

L'homme d'Ithaque (2, 104). C'est Ulysse, roi d'Ithaque. « Rien ne pouvait mieux disposer les Troyens en faveur de Sinon que cette haine prétendue d'Ulysse, détesté d'eux entre tous les Grecs » (M. Rat).

Atrides (2, 104). Agamemnon et Ménélas, fils d'Atrée (cfr 1, 458).

Auster (2, 111). Vent du sud-est, aussi appelé Notos en grec (cfr 1, 84-86n).

Eurypylos (2, 114). Seule mention dans l'Énéide de ce personnage, un chef thessalien, qui participa à l'expédition contre Troie, cité à plusieurs reprises dans l'Iliade (notamment en11, 804-848, où, blessé, il est secouru par Patrocle et laisse entendre que tout est perdu pour les Achéens). (Les Troyens ont un allié du même nom, le fils de Télèphe).

oracles de Phœbos (2, 114). Sinon ne donne aucune précision sur le sanctuaire consulté. L'impression qui se dégage de cette évocation d'une ambassade à Apollon est que le départ des Achéens est voulu par la divinité.

vierge immolée (2, 116-117). Allusion au sacrifice d'Iphigénie, fille d'Agamemnon et de Clytemnestre. Bloqués à Aulis, les Grecs l'avaient immolée à la déesse Artémis pour obtenir des vents favorables à leur traversée ; ils agissaient ainsi sur la foi d'un oracle du devin Calchas, dont il a été question en 2, 100. Ce récit, non présent chez Homère, est le sujet d'une tragédie conservée d'Euripide, Iphigénie à Aulis. Il est également évoqué par Virgile, en 4, 426. La légende présente de nombreuses variantes.

Apollon (2, 121). C'est l'oracle de Phœbos que Eurypylos était allé consulter (2, 114).

objets rituels (2, 133). Dans l'Énéide, le sacrifice est conçu à la mode romaine. Deux détails précis seront donnés dans le vers suivant.

farines salées (2, 134). Avant le sacrifice, on répandait sur la tête de la victime de la mola salsa, c'est-à-dire de la farine de froment mêlée de sel, préparée par les Vestales. C'était le rite de l'immolatio, au sens technique du terme (cfr 2, 133). L'opération était complétée par une libation de vin et une fumigation d'encens, dont il n'est pas question ici. On retrouvera cette mola salsa en 5, 745.

bandelettes (2, 134). Les bandelettes (en latin uittae ou infulae), généralement de couleur blanche ou écarlate, étaient des marques de consécration, qui décoraient la tête de la victime. Les prêtres portaient aussi des bandelettes (cfr 10, 538).

ces gens (2, 139). Les chefs grecs, dont Ulysse.

je t'en prie (2, 144). Sinon semble s'adresser ici au seul Priam.

qui que tu sois (2, 148-9). C'était, selon Servius, la formule avec laquelle on accueillait les transfuges.

fils de Tydée (2, 164). Le fils de Tydée est Diomède, dont il a déjà été question en 1, 96-98 (général) et en 1, 469-473 ainsi qu'en 1, 752 (pour son rôle dans l'histoire des chevaux de Rhésos).

Palladion (2, 165). Le Palladion était une statue de Pallas-Athéna, tombée du ciel ou amenée à Troie par Dardanos. Un oracle avait déclaré que Troie ne pourrait pas être prise, aussi longtemps qu'elle conserverait le Palladion dans ses murs. Diomède et Ulysse commirent l'impiété de dérober la fameuse statue, ce qui provoqua l'ire de la déesse. En réalité, la légende est plus complexe que ne le laisserait entendre le récit virgilien. S'il faut en croire une autre version, Dardanos, par mesure de précaution, aurait fait faire un second Palladion, à l'imitation du premier. C'est le faux Palladion qu'auraient volé Diomède et Ulysse. La statue véritable, sauvée par Énée, aurait été emmenée par lui en Italie et aurait abouti à Rome dans le temple de Vesta. Mais comme cette façon de voir les choses contredisait l'oracle, d'autres auteurs affirmaient que Diomède et Ulysse avaient bien enlevé le vrai Palladion, mais que Diomède l'aurait rendu plus tard aux Troyens en Calabre, soit à Énée lui-même, soit à un de ses compagnons, Nautès. Selon cette version aussi, la statue aurait été accueillie à Rome, dont la survie dépendait de ce gage d'inviolabilité. Cfr aussi 6, 839.

toucher les bandelettes (2, 168). C'était un sacrilège de toucher les objets sacrés avant de s'être purifiés dans de l'eau vive les mains souillées par le sang (cfr 2, 718).

la Tritonienne (2, 171). Pallas-Athéna (Athéna dans l'interprétation latine) était aussi appelée Tritonia, « la Tritonienne ». C'est le décalque latin du grec « Tritogénie », une épiclèse dont l'origine est relativement obscure. Ce terme aurait désigné au départ une divinité indépendante, qui aurait été dans la suite identifiée à Pallas Athéna. Le mot renverrait à un lac ou à un fleuve du nom de Triton, qui aurait été le père de cette divinité ou près duquel aurait eu lieu sa naissance. « Tritogénie » aurait été élevée en compagnie d'Athéna, qui l'aurait tuée accidentellement. Peu importe. Ici, comme en d'autres endroits de l'Énéide (2, 226 ; 2, 615 ; 5, 704 ; 11, 483), Virgile a simplement repris en latin une épiclèse grecque.

ardentes flammes (2, 172). Ses yeux parurent jeter des flammes.

sueur salée (2, 173). Autre prodige que cette sueur salée qui semble sortir de la statue.

se souleva du sol (2, 174). Phénomène de lévitation, d'autant plus frappant qu'il se produit à trois reprises. On sait l'importance religieuse du chiffre trois.

Pergame (2, 177). Troie. Cfr 1, 466.

Palladion (2, 178). Cfr 2, 162-170.

Argos... Mycènes (2, 178, 180). Cfr 1, 30 ; 1, 284-285 ; 1, 650-653.

sous les murs de Pélops (2, 194). L'expression désigne la Grèce. Fils de Tantale, roi de Lydie, Pélops avait dû fuir l'Asie Mineure et gagner l'Europe, apportant ses richesses à Pise en Élide, où il devint roi. Le Péloponnèse (« île de Pélops ») lui doit son nom.

destin réservé à nos descendants (2, 194). Ces vers contiennent sans doute une allusion à la conquête effective de la Grèce par les Romains, successeurs des Troyens. Cfr 1, 284-285, avec l'évocation par Zeus de la conquête de la Grèce par la « maison d'Assaracos ».

le fils de Tydée (2, 197). Il s'agit de Diomède (cfr 1, 96-98).

Achille de Larissa (2, 198). Achille venait de la Phthie, proche de la ville de Larissa, en Thessalie.

prêtre de Poséidon (2, 201). D'après Servius, Laocoon, déjà prêtre d'Apollon, aurait été désigné par le sort pour remplacer le prêtre troyen de Poséidon, lapidé par ses concitoyens pour n'avoir pas empêché les Grecs de débarquer. On a dit plus haut (2, 41n) que la tradition hésitait sur le statut exact de Laocoon.

Ténédos (2, 203). L'île où les Grecs s'étaient repliés (2, 21).

ses jeunes fils (2, 214). On a évoqué plus haut (2, 41n) les hésitations de la tradition sur le nombre de victimes. Il se pourrait d'ailleurs que Virgile ait transformé en fils de Laocoon des personnages qui à l'origine n'étaient que de simples assistants du prêtre.

Tritonienne (2, 226). Pour l'adjectif, cfr 2, 171n. Les serpents vont donc se réfugier dans le temple de Pallas Athéna.

Ilion (2, 241). Troie (cfr 1, 68).

Cassandre (2, 246-247). Fille de Priam et d'Hécabe, et sœur jumelle d'Hélénos, elle avait reçu, comme son frère Hélénos, le don de prophétie. Mais la tradition n'est pas unanime à ce propos. Selon une version très répandue, Apollon, amoureux d'elle, avait promis de lui apprendre à prophétiser si elle consentait à se livrer à lui. Elle avait accepté et reçu les leçons du dieu. Mais une fois instruite, elle avait alors repoussé le dieu Apollon qui, pour la punir, lui avait retiré le don de la persuasion : elle prophétiserait toujours la vérité mais personne ne la croirait. Sur Cassandre, cfr aussi 2, 343 ; 2, 404 ; 3, 183 ; 3, 187 ; 5, 636 et 10, 68.

Myrmidons (2, 252). Ce sont les soldats d'Achille (cfr 2, 7), mais le mot désigne ici les Grecs en général.

Ténédos (2, 255). Cfr 2, 21 et 2, 203.

envoyé un signal lumineux (2, 257). Plus loin dans l'Énéide (6, 518-519), Déiphobe racontera qu'Hélène, du haut de la citadelle de Troie, avait envoyé un signal lumineux aux Grecs.

Thessandre (2, 261). Thessandre n'est cité qu'ici, et semble inconnu par ailleurs.

Sthénélus (2, 261). Sthénélus n'est cité qu'ici chez Virgile. Le nom lui a sans doute été inspiré par celui de Sthénélos, fils de Capanée, chef argien, compagnon de Diomède, mentionné à diverses reprises dans l'Iliade (notamment en 2, 559-568). En 12, 341, Virgile désigne sous ce nom un Troyen, qui meurt de la main de Turnus.

Acamas et Thoas (2, 262). Ces deux guerriers grecs ne sont cités qu'ici dans l'Énéide. Acamas, fils de Thésée, semble avoir été introduit dans la légende de Troie après Homère ; par contre, Thoas, fils d'Andrémon, roi de Calydon en Étolie, est présent dans l'Iliade (2, 638).

Néoptolème (2, 263). Ce personnage, désigné aussi sous le nom de Pyrrhos, est le fils d'Achille et donc le petit-fils de Pélée. Après la mort d'Achille, les Grecs l'envoyèrent chercher, un oracle ayant prédit que Troie ne pourrait être prise sans sa participation. Devant Troie, le jeune homme se comporta comme un nouvel Achille et reçut comme butin de guerre Andromaque, la veuve d'Hector. Il précipita Astyanax du haut d'une tour, et égorgea Polyxène sur la tombe d'Achille. Diverses versions entourent les événements qui suivirent son retour de Troie. Selon un courant de la tradition, il fonda un royaume en Épire, épousa sa captive Andromaque, qu'il abandonna ensuite à Hélénos, pour épouser Hermione, la fille de Ménélas. Il finit par être assassiné par Oreste. Sur ce personnage, voir aussi 11, 264n.

Pyrrhos joue un grand rôle dans la suite du chant 2, avec l'assaut du palais ainsi qu'avec la mort de Politès et de Priam (2, 469-558) ; Énée évoquera encore le personnage en racontant son séjour à Buthrote, et sa rencontre avec Andromaque (3, 296 ; 3, 319 ; 3, 333 ; 3, 469).

Machaon (2, 263). Cité seulement ici, ce personnage est connu comme fils d'Asclépios. Il participa à l'expédition de Troie, au cours de laquelle il pratiqua la médecine, un art qu'il tenait de son père ; il aurait notamment soigné Ménélas et Philoctète. Mais il a été tué en principe par Eurypyle, fils de Télèphe.

Ménélas (2, 264). Fils d'Atrée, frère d'Agamemnon, époux d'Hélène, et roi de Sparte. Après l'enlèvement d'Hélène par Pâris, il participa à l'expédition dirigée par son frère Agamemnon. Cfr aussi 11, 261-263.

Épéios (2, 264). Fils de Panapée, sa principale contribution à la guerre de Troie fut la construction du cheval ; guerrier sans grande envergure, semble-t-il, il n'est cité qu'ici chez Virgile.


Traductions françaises - Énéide - Chant II (Plan) -

Bibliotheca Classica Selecta - FUSL - UCL (FLTR)

ENEIDE, LIVRE II

CHUTE DE TROIE - MISSION D'ENEE

 


 

Énée entre en scène (268-437)

 


Conseil d’Hector à Énée : fuir avec les Pénates (268-297)

Au cours de la nuit, Énée voit en songe le fantôme d'Hector, qui se présente sous l'aspect du guerrier vaincu portant les marques affreuses de ses combats devant Troie ; Énée l'interroge avec un certain espoir mais sans se défaire de sa tristesse et de son découragement (268-286).

Hector affirme que Troie est perdue irrévocablement ; il conseille à Énée de fuir avec les objets sacrés et les Pénates de la ville, pour les établir, après un long périple sur mer, dans une ville nouvelle (287-297).

C'était l'heure qui apporte aux hommes éprouvés le premier sommeil, un don des dieux les pénétrant de sa bienfaisante douceur.

Voilà que, en songe, sous mes yeux, je crois voir Hector, infiniment triste, versant d'abondantes larmes ; comme naguère traîné par un attelage, il était noir de sang et de poussière, avait les pieds gonflés par la courroie qui les déchirait.

Hélas dans quel état il était ! Il était bien différent du brillant Hector rentrant chargé des dépouilles d'Achille, ou ayant lancé les traits phrygiens sur les navires des Danaens !

La barbe hirsute et les cheveux collés par le sang, il portait la marque des blessures nombreuses reçues près des murs de sa patrie. En pleurs moi aussi, le premier je crus bon d'adresser au héros ces paroles pleines de tristesse :

« Ô lumière de la Dardanie, très ferme espoir des Troyens, quels obstacles si grands t'ont retardé ? De quels rivages arrives-tu, ô Hector si longtemps attendu ? Après la mort de tant des tiens, après les épreuves diverses de nos hommes et de la cité, dans quel état te découvrent nos yeux épuisés ? Quel outrage indigne a défiguré ton visage serein ? Pourquoi ces blessures que j'aperçois ? »

Lui ne s'attarde nullement à mes questions vaines, mais, poussant du fond de sa poitrine un lourd gémissement, dit :

« Hélas, fils de déesse, fuis ; arrache-toi à ces flammes. L'ennemi tient nos murs ; de toute sa hauteur Troie s'écroule. Assez de sacrifices offerts pour la patrie, pour Priam : si un bras pouvait défendre Pergame, le mien encore l'aurait défendue. Troie te confie ses objets sacrés et ses Pénates ; prends-les pour compagnons de ton destin ; cherche-leur des remparts majestueux, que tu établiras enfin, après avoir erré à travers les mers ».

Ainsi parla-t-il, et dans ses mains il tenait Hestia la puissante et ses bandelettes, et sa flamme éternelle, retirées des profondeurs du sanctuaire.


Énée choisit de résister et entraîne ses compagnons (298-360)

Énée, qui voit tout en flammes près de sa demeure, aspire à combattre, contre toute raison, pour connaître une noble mort (298-317).

Panthoos, le prêtre d'Apollon, qui arrive avec des objets sacrés près de la demeure d'Anchise, informe Énée de l'étendue du désastre et de la lutte désespérée des Troyens contre leurs envahisseurs. Énée alors, animé de fureur guerrière et poussé par la volonté divine, décide de se rendre sur le théâtre des opérations. De nombreux compagnons le rejoignent, dont Corèbe, fils de Mygdon, roi de Phrygie, amoureux de Cassandre (317-345).

Énée encourage ses compagnons à lutter avec lui jusqu'à la mort et les mène au combat (346-360).

 Cependant, les remparts résonnent de diverses plaintes mêlées ; et de plus en plus, bien que la demeure de mon père Anchise soit cachée, en retrait, protégée par des arbres, les sons se font distincts, et l'horrible bruit des armes s'accroît.

Je me secoue de mon sommeil et en grimpant, j'arrive en haut du toit où je me dresse, oreilles tendues. Ainsi, lorsque des flammes, poussées par les Austers furieux, s'abattent sur les moissons, lorsque le torrent d'un fleuve dévalant de la montagne anéantit campagnes, riches semailles, travaux des bœufs, entraînant les arbres abattus, le berger en haut d'un rocher est frappé de stupeur en entendant un bruit, sans en comprendre la cause.

Alors il faut vraiment croire l'évidence ; le piège des Danaens est patent.

Déjà l'immense palais de Déiphobe n'est plus que ruines, proie d’Héphaëstos ; déjà celui de son voisin Ucalégon s'embrase ; et ces feux illuminent au large le promontoire de Sigée.

Les clameurs des hommes s'élèvent et le son des trompettes.

Affolé, je prends les armes. Il y a bien peu de raison de les prendre, mais je brûle du désir de rassembler une troupe pour combattre, de courir à la citadelle avec mes compagnons ; la fureur et la colère hâtent ma décision ; l'idée de mourir les armes à la main me paraît belle.

Or, voici Panthoos, échappé aux traits des Achéens,

Panthoos, fils d'Othrys, prêtre de la citadelle et de Phœbos, qui tient en main les objets du culte, les dieux vaincus ; tirant aussi un enfant, son petit-fils, il accourt affolé et se dirige vers notre porte.

« Où cela se passe-t-il, Panthoos ? Comment allons-nous trouver la citadelle ? »

À peine avais-je dit cela, qu'il répondit dans un gémissement :

« Notre dernier jour est arrivé, et la fin inéluctable pour la Dardanie. Nous les Troyens, nous avons vécu, et elles ont vécu aussi, Ilion et la gloire immense des Teucriens ; Zeus, dans sa cruauté, a tout transféré à Argos ; les Danaens sont maîtres de la ville incendiée. Monstrueux, se dressant à l'intérieur de nos remparts, le cheval déverse des guerriers armés, et Sinon, victorieux, boute partout le feu et nous insulte. Par les portes grandes ouvertes, des hommes arrivent par milliers, comme lorsqu'ils vinrent jadis de la grande Mycènes. D'autres encore ont occupé les passages étroits, faisant barrage avec leurs javelots. Une rangée hérissée d'épées luisantes se dresse, prête au carnage. En première ligne, à grand peine, les gardiens des portes tentent de combattre et résistent dans une lutte aveugle ».

Sur ces paroles de l'Othryade, poussé par une puissance divine, je me porte vers l'incendie, vers le combat, là où m'appellent la triste Érinye et le tumulte et les cris qui s'élèvent vers le ciel.

Viennent nous aider Rhipée et le très grand manieur d'armes Épytos, surgis au clair de lune ; Hypanis et Dymas rejoignent notre flanc, ainsi que le jeune Corèbe, fils de Mygdon, qui était justement arrivé à Troie ces jours-là et qui, brûlant pour Cassandre d'un amour insensé, apportait à Priam et aux Phrygiens l'aide d'un gendre, le malheureux qui n'avait pas écouté les conseils de sa fiancée, la prophétesse !

Dès que je les vis rassemblés, pleins d'ardeur pour combattre, je commençai par les encourager :

« Jeunes gens, cœurs vainement valeureux, si votre ferme désir est de suivre un homme audacieux, résolu à l'impossible, voyez l'infortune où nous nous trouvons : ils ont tous déserté les autels et quitté les sanctuaires, les dieux qui maintenaient notre empire ; vous secourez une ville incendiée. Mourons et jetons-nous au cœur des combats. Les vaincus n'ont qu'un seul espoir : n'espérer aucun salut ! »

Ainsi redouble l'ardente fureur dans les cœurs des jeunes gens.

Alors, tels des loups rapaces tenus au ventre par l'âpre rage de la faim, jetés comme des aveugles dans l'épais brouillard et attendus par leurs petits à la gorge sèche, nous allons à une mort certaine, sous les traits ennemis, et faisons route vers le cœur de la ville. Une nuit sombre plane et englobe tout au creux de son ombre.

 


Ultime et vaine résistance des Troyens (361-437)

Quelques vers introduisent le récit des derniers combats de Troie, au cours desquels les deux camps payent leur tribut à la mort (361-369).

Le Grec Androgée, qui prend les compagnons d'Énée pour des Grecs, se fait abattre avec ses hommes, ce qui rend momentanément aux Troyens l'espoir d'un retour de la Fortune. À l'initiative de Corèbe, les Troyens revêtent les armes de leurs victimes et, ainsi déguisés, livrent maints combats, semant la mort et la panique dans les rangs grecs (370-401).

Mais Corèbe, ne supportant pas de voir Cassandre captive, attaque les ravisseurs de la jeune femme. Ses compagnons et lui deviennent une cible tant pour d'autres Troyens que pour les Grecs qui, finissant par comprendre leur méprise, se regroupent et réagissent, provoquant la mort de plusieurs Troyens, pourtant particulièrement fidèles et pieux (402-430).

Énée comprend son impuissance face aux destins, et, avec deux compagnons, se dirige vers le palais de Priam (431-438).

 Qui pourrait relater en détail le désastre de cette nuit, en énumérer les morts ? Qui pourrait verser des larmes à la mesure de nos épreuves ? Notre antique cité, qui tant d'années régna souveraine, s'est écroulée ; des corps sans nombre gisent inertes, partout, dans les rues et dans les maisons et sur les parvis sacrés des temples.

Les Teucriens ne sont pas les seuls à payer de leur sang ; parfois aussi dans les cœurs des vaincus renaît le courage, et des Danaens vainqueurs tombent. Partout le deuil cruel, partout l'épouvante et la mort aux multiples visages.

Le premier des Grecs à se présenter à nous, avec une grande escorte, est Androgée ; il nous prend pour ses alliés, l'inconscient, et s'adresse d'emblée à nous, avec des paroles amicales :

« Pressez-vous, camarades ! Quelle lenteur vous retarde et vous retient ? D'autres Grecs ont incendié Pergame qu'ils pillent et dévalisent : et vous, c'est maintenant que vous arrivez de vos hauts navires ? »

Il dit et, ne recevant aucune réponse satisfaisante, comprit aussitôt qu'il était tombé au milieu d'ennemis. Il resta interdit et, tout en reculant, se retint de parler.

Tel le promeneur qui, dans d'épineux buissons, piétine sans le voir un serpent qu'il cloue au sol, puis se met tout à coup à trembler et s'écarte de la bête qui relève son cou bleuâtre gonflé de colère, ainsi, tremblant à notre vue, Androgée cherchait à fuir.

Nous fonçons, encerclons de nos armes serrées ces hommes, effrayés, ignorants des lieux, et les abattons sans distinction.

Le bon vent de la Fortune souffle sur notre premier engagement.

Alors devant ce succès, Corèbe en son cœur exulte et dit :

« Mes amis, pour la première fois, la Fortune nous montre une voie de salut, elle se montre bienveillante, suivons-la sur cette voie : échangeons nos boucliers et arborons les insignes des Danaens. Est-ce ruse ou bravoure ? Qui s'en soucierait devant un ennemi ? Eux-mêmes nous donneront des armes ».

Après avoir ainsi parlé, il revêt le casque à panache d'Androgée, son beau bouclier ciselé, et à son flanc il attache une épée argienne. Rhipée, et aussi Dymas, et tous les jeunes gens l'imitent joyeusement : tous s'arment de ces récentes dépouilles. Nous avançons, mêlés aux Danaens, sous des dieux qui ne sont pas les nôtres, et, dans la nuit aveugle, nous nous affrontons en maints combats ; nous luttons et envoyons une masse de Danaens chez Orcos.

D'autres fuient vers les navires et courent vers le rivage chercher la sécurité ; quelques-uns, pris d'une lâche épouvante, remontent dans le cheval géant et se cachent dans le ventre familier.

Hélas, nul ne peut se fier à des dieux, s'ils sont hostiles !

Voici que depuis le temple, depuis le sanctuaire d’Athéna, on traînait la fille de Priam, Cassandre ; cheveux épars, elle tendait en vain vers le ciel des yeux brûlants de fièvre, des yeux seulement, car des liens entravaient ses mains délicates.

Corèbe, fou de colère, ne supporta pas cette vision ; il se jeta au milieu de la colonne, prêt à mourir au combat.

 

Tous nous le suivons et fonçons en avant, en rangs serrés.

D'abord, du faîte du sanctuaire, nos soldats nous écrasent de leurs traits, provoquant le plus désastreux des carnages, trompés par l'aspect des armes et les panaches grecs.

Les Danaens alors, hurlant de colère à se voir reprendre la jeune fille, arrivent de partout et nous attaquent : le très fougueux Ajax (fils d’Oïlée), et les deux Atrides, et toute l'armée des Dolopes.

Ainsi parfois, quand éclate une tempête, s'affrontent des vents contraires, le Zéphyr, le Notos et l'Euros, fier de ses chevaux venant de l'Aurore ; les forêts sifflent ; et tout couvert d'écume, armé de son trident, Nérée se déchaîne et du fond de l'abîme soulève les flots. Et voilà ces hommes que, à la faveur de l'ombre d'une nuit obscure, notre ruse avait mis en fuite et dispersés dans toute la ville, voilà qu'ils reparaissent aussi ; ils sont les premiers à reconnaître les boucliers et les armes trompeuses, à remarquer l'accent discordant de nos voix.

Aussitôt, nous sommes écrasés sous le nombre. Corèbe, le premier, succombe de la main de (Pénélée), [en réalité Diomède], près de l'autel de la déesse, la puissante guerrière ; Rhipée tombe aussi, qui fut juste entre tous, et, parmi les Troyens, le plus grand serviteur de l'équité !

Les dieux en jugèrent autrement ! Hypanis et Dymas périrent aussi, transpercés par des alliés ; et toi, Panthoos, ni ton immense piété, ni le bandeau sacré d'Apollon ne te protégèrent dans ta chute.

« Cendres d'Ilion, ultimes flammes de mes proches, je l'atteste :

Guerre de Troie

lors de votre chute, il n'est aucun trait, aucun risque que j'aie évités, et si tel avait été mon destin, j'aurais mérité de tomber sous la main des Grecs ».

Nous nous arrachons de là, Iphitos et Pélias et moi - Iphitos, un peu lourd déjà, vu son âge, et Pélias, ralenti par un coup que lui porta Ulysse - .

Des cris nous conduisent tout droit au palais de Priam.

 

(Pénélée), Pénélée a été tué par Eurypyle, le fils de Télèphe, seulement quelques jours auparavant ; normalement, c’est Diomède, le fils de Tydée, qui tue Corèbe, le vaillant fils de Mygdon, accomplissant ainsi son dernier exploit mémorable de la guerre de Troie.)

 

 


 Notes de commentaire (2, 268-437)

Hector (2, 270). Cfr 1, 6n; 1, 98n; 1, 483-487n.

ses objets sacrés et ses Pénates (2, 293). Cfr 1, 6n; 1, 67n; 1, 292n.

Vesta (2, 296). Cfr 1, 292. Dans les versions de la légende antérieures à Virgile, Énée emporte bien de Troie des dieux ancestraux que les Romains appellent volontiers Pénates, mais il n'est jamais question de Vesta (Hestia). Ce motif semble être une création de Virgile, soucieux d'enraciner dans le plus ancien passé romain une divinité pour laquelle Auguste avait une vénération particulière et qui passait d'ailleurs pour garantir la pérennité de Rome. D'où l'évocation de la flamme éternelle de Vesta. On sait que les Vestales avaient la garde du feu sacré sur lequel elles devaient veiller.

père Anchise (2, 299-300). Cfr 1, 617.

Lorsque des flammes... (2, 303-308). Comparaisons librement inspirées d'Homère : « Quand le feu destructeur à la cime d'un mont embrase une immense forêt, sa clarté brille au loin » (Iliade, 2, 455-456); « Tels des torrents, dévalant du haut des montagnes, au confluent de deux vallées, réunissent leurs eaux puissantes, jaillies de sources copieuses dans le fond d'un ravin creux - et le berger dans la montagne en perçoit le fracas au loin » (Iliade, 4, 452-455) ; « Ainsi l'on voit s'abattre sur un bois épais un feu destructeur, que le vent tourbillonnant va portant dans tous les sens ; les fûts alors, de haut en bas, tombent sous l'élan pressant de la flamme » (Iliade, 11, 155-157).

Déiphobe (2, 310). Un des fils de Priam et d'Hécabe, qui épousa Hélène après la mort de Pâris à Troie. Son ombre aux enfers racontera à Énée les circonstances de sa mort (6, 494-546).

Héphaëstos (2, 311). C'est-à-dire le feu, personnifié par Héphaëstos, le dieu du feu. Cfr notamment en 7, 77 la description de Lavinia dont la chevelure en feu « répand Héphaëstos dans toute la demeure ».

Ucalégon (2, 311-312). Cité ici seulement par Virgile. Pour Homère (Iliade, 3, 148), Oucalégon est un des sages vieillards, qui entourent Priam près des portes Scées et qui contemplent les combats des Grecs et des Troyens. Le nom sera repris par Juvénal (Satires, 3, 199) dans un récit d'incendie.

Sigée (2, 312). Le Cap Sigée est un promontoire du nord-ouest de la Troade. Cfr 7, 294.

Panthoos (2, 319). Panthoos est cité aussi par Homère (Iliade, 3, 146) parmi les vieillards entourant Priam. Virgile lui attribue un père inconnu d'Homère et en fait un prêtre de Phœbos-Apollon, qui ne sera pas sauvé par sa piété (2, 429).

tirant aussi ... (2, 320). La description évoque la situation d'Énée lui-même, à la fin du chant 2.

Argos (2, 326-327). Comme on l'a vu à plusieurs reprises déjà (cfr par exemple 1, 24), cette ville symbolise les Grecs en général.

Othryade (2, 336). Le fils d'Othrys, c'est-à-dire Panthoos mentionné quelques vers plus haut (en 2, 318-319).

Érinye (2, 337-338). Les Érinyes (ou Furies), appelées aussi Euménides (« Bienveillantes ») par antiphrase ou pour éviter de les mécontenter, sont des divinités infernales, généralement au nombre de trois : Allecto, Mégère et Tisiphone, qu'on retrouvera en divers passages de l'Énéide : par exemple en 6, 570-571 pour Tisiphone ; en 7, 324 et suivants pour Allecto (voir la note ad locum) ; en 12, 846 pour Mégère. Il n'est pas rare qu'elles interviennent en tant que déesses de la vengeance, en particulier pour châtier les crimes contre la famille. Dans le présent contexte, le nom d'Erinye pourrait symboliser le désir de vengeance d'Énée. Appliqué à Hélène en 2, 573, il évoquera plutôt un être maléfique.

Rhipée (2, 339). Ce personnage semble inconnu avant Virgile et interviendra encore dans le récit en 2, 394 et en 2, 426 (« Rhipée, qui fut juste entre tous, et, parmi les Troyens, le plus grand serviteur de l'équité ! »). Ovide (Métamorphoses, 12, 352) en fera le nom d'un centaure. L'origine du mot est peut-être géographique : il existait en effet des monts Rhipées en Scythie.

Épytos (2, 339-340). Cité uniquement ici dans l'Énéide et lui aussi inconnu avant Virgile. On trouve toutefois un Épytidès, « gouverneur et compagnon du jeune Ascagne », en 5, 547 et 5, 579. Serait-ce son fils ?

Hypanis (2, 340). Cité aussi avec Dymas en 2, 428, Hypanis est inconnu avant Virgile.

Dymas (2, 340). Cité aussi avec Rhipée en 2, 394 et avec Hypanis en 2, 428, Dymas pourrait devoir son nom chez Virgile à celui du père d'Hécabe (Iliade, 16, 718).

Corèbe, fils de Mygdon (2, 341). Mygdon, roi de Phrygie, qui avait été soutenu par Priam contre les Amazones, envoya son fils Corèbe au secours de Troie, quand elle fut assiégée. Chez Homère (Iliade, 13, 363), l'amoureux de Cassandre est Othryonée, un vantard plutôt déplaisant. On retrouvera Corèbe à trois reprises encore dans le livre 2 (2, 386; 2, 407; 2, 424). Selon J. Perret, Virgile. Énéide, I, 1981, p. 51, n. 1, Corèbe est « caractérisé plutôt de façon pitoyable comme celui qui embrasse une cause décidément perdue. Virgile n'a voulu retenir que la ferveur de son amour ».

Cassandre (2, 342-345). Cfr 2, 246. On la retrouvera en 2, 404; 3, 183, 3,187; 5, 636; 10, 68.

ont quitté les sanctuaires (2, 352). Les anciens croyaient que les dieux étaient susceptibles, dans certaines conditions, d'abandonner une ville qu'ils avaient protégée. Quinte-Curce par exemple raconte qu'à Tyr, assiégée par Alexandre, on avait enchaîné la statue d'Apollon avec une chaîne d'or pour l'empêcher de partir (4, 3, 22).

Androgée (2, 371). Ce Grec, qui n'intervient que dans le livre 2 de l'Énéide, porte le même nom que le fils de Minos et de Pasiphaé, cité par Virgile en 6, 20, avec qui il ne faut pas le confondre. Ce guerrier grec périra victime de sa méprise (2, 382-384), et sera dépouillé de ses armes par Corèbe (2, 392-393).

Rhipée et aussi Dymas (2, 394). Cfr 2, 339-340.

sous des dieux qui ne sont pas les nôtres (2, 396). C'est la traduction de J. Perret, qui la justifie de la manière suivante : « L'expression semble en rapport avec le déguisement décrit aux vers précédents : les armes n'apportent pas seulement la protection de leur métal ; elles sont chargées d'une vertu surnaturelle, liées à tel possesseur, à tel protecteur divin. C'est pourquoi il est généralement très périlleux de se revêtir des armes d'autrui ; les dieux y voient à leur égard une sorte de fraude qu'ils ne tolèrent pas longtemps » (J. Perret, Virgile. Énéide, I, 1981, p. 162).

Orcus (2, 398). « Nom d'une divinité infernale, et, par extension, des Enfers, puis de la mort chez les anciens Romains » (M. Rat). Cfr 4, 242; 4, 699; 6, 273; 8, 296; 9, 527; 9, 785.

Athéna (2, 403). Celui de Pallas-Athéna, « la cruelle Tritonienne », qui s'élevait dans la citadelle et où étaient allés se cacher les deux serpents meurtriers de Laocoon et ses fils. Cfr 2, 31 ; 2, 226-227. Cassandre avait cru pouvoir y trouver refuge et protection. Dans l'antiquité en effet, certains temples (pas nécessairement tous) étaient considérés comme des lieux d'asile. En principe l'asile conférait à celui qui s'y était réfugié une inviolabilité temporaire, aussi longtemps qu'il restait dans l'enceinte sacrée. Peut-être à l'origine, tous les temples fonctionnaient-ils comme des lieux d'asile, mais il n'en fut plus de même dans la suite : ce droit ne fut plus accordé qu'à quelques sanctuaires. Virgile reviendra sur cette notion d'asile en 2, 761, à propos du temple de Héra à Troie.

Cassandre (2, 404). Cfr 2, 246-247; et 10, 68.

Corèbe (2, 407). Cfr 2, 341.

trompés par l'aspect... (2, 412). Suite à la manœuvre proposée par Corèbe en 2, 386ss.

Ajax (2, 414). Cfr 1, 39-45.

Atrides (2, 415). Agamemnon et Ménélas. Cfr 1, 458 et 2, 104.

Dolopes (2, 415). Cfr 2, 7 et 2, 29.

Zéphyr... Notus ... Eurus (2, 417). Sur ces vents, cfr 1, 84-86 et 1, 131.

Aurore (2, 417). L'Eurus, vent du sud-est, est traîné par des chevaux venant de l'Orient, c'est-à-dire du côté de l'Aurore. Il ne s'agit évidemment pas des chevaux qui tirent le char du Soleil, mais de ceux qui tirent le char de l'Eurus auroral. Horace (Odes, IV, 4, 44) fera lui aussi allusion aux chevaux de l'Eurus. Euripide (Phéniciennes, 218) évoque de même le char du Zéphyr.

Nérée (2, 419). Dieu marin, père des cinquante Néréides, dont faisait partie la célèbre Thétis, mère d'Achille (cfr aussi 8, 383 et 10, 764). Symbole de la mer bienfaisante, il était généralement représenté comme un vieillard chenu, armé d'un trident et d'un sceptre; il avait parfois une queue de poisson.

Pénélée (2, 425). Cité uniquement ici dans l'Énéide. Homère (Iliade, 2, 494) signale un Pénélée, chef des Béotiens, qui, selon Pausanias (9, 5, 15), aurait péri sous les murs de Troie.

la déesse (2, 425-426). Pallas-Athéna, la Tritonienne, en latin Athéna.

Rhipée (2, 426-427). Cfr 2, 339 et 2, 394. L'éloge de Virgile valut à Rhipée de figurer parmi les justes, dans le Paradis de Dante.

Hypanis et Dymas (2, 428). Cfr 2, 340 et 2, 394.

Panthoos... Apollon... (2, 429-430). Panthoos était prêtre d'Apollon (cfr 2, 319-321 et 2, 336).

Iphitus (2, 435). Le personnage n'est cité qu'ici dans l'Énéide. Plusieurs guerriers de ce nom apparaissent chez Homère.

Pélias (2, 435-436). Le personnage n'est cité qu'ici dans l'Énéide. Ce nom est porté dans la mythologie par le fils de Poséidon et de Tyro, puissant roi et tyran d’Iolcos, en Thessalie, oncle de Jason, père d’Acaste et d’Alceste, la femme d’Admète.


Traductions françaises - Énéide - Chant II (Plan) -

Bibliotheca Classica Selecta - FUSL - UCL (FLTR)

ENEIDE, LIVRE II

CHUTE DE TROIE - MISSION D'ENEE

 


 

Au palais de Priam (438-558)

 


Énée assiste à la destruction du palais par Pyrrhos (Néoptolème) (438-505)

Découvrant le palais du roi rempli d'ennemis, Énée s'exalte à la pensée de porter secours aux siens, qui résistent avec âpreté (438-452).

Sa connaissance des lieux lui permet d'accéder, par une porte réservée jadis aux proches de Priam, au toit du palais, surplombé par une haute tour. Les Troyens détruisent la tour qui s'écrase sur les assaillants ; ceux-ci sont aussitôt remplacés par d'autres, accablés à leur tour par une pluie de projectiles (453-468).

Jeune et brillant, Pyrrhos apparaît alors, suivi de quelques compagnons ; il saccage l'entrée et, par la large brèche ainsi creusée, on découvre l'intérieur du palais, en proie à la désolation, retentissant des gémissements et des cris des femmes (469-490).

En digne fils d'Achille, Pyrrhos entre de force dans la demeure royale, et massacre ceux qu'il rencontre. Au fil de son récit, Énée se souvient d'avoir vu les vainqueurs (Pyrrhos et les Atrides) et les vaincus (Priam, Hécabe et ses brus), et le palais totalement occupé, incendié et mis à sac (491-505).

 Là se déroule sous nos yeux un combat terrible, comme si nulle part ailleurs on ne se battait, comme si ailleurs dans la ville personne ne mourait.

Nous voyons Arès se déchaîner, les Danaens se ruer sur le palais, et le seuil pris d'assaut par une formation en tortue.

Des échelles se collent aux murs et, au pied même des portes, les hommes montent aux échelons : leurs boucliers dans la main gauche les protègent des traits et leur droite s'accroche aux arêtes des toits.

Face à l'assaut, les Dardanides démolissent les tours du palais et toutes ses parties élevées : voyant leur fin venue, voilà désormais les armes qu'ils s'apprêtent à utiliser pour se défendre, au moment suprême : ils font tomber les poutres dorées, fiers décors de nos lointains ancêtres.

D'autres, poignards brandis, occupent le pas des portes qu'ils protègent en formant un rang serré. Notre ardeur est ravivée à la pensée de secourir le palais royal, d'aider, de soulager ces hommes, et de rendre force à des vaincus.

Il existait une entrée, avec porte dérobée, qui rendait accessibles entre elles les différentes parties du palais de Priam, une porte abandonnée à l'arrière, par où bien souvent, au temps où subsistait notre royaume, la malheureuse Andromaque, sans escorte, avait coutume de venir chez ses beaux-parents, amenant à son grand-père le petit Astyanax.

Je monte au plus haut point du toit, d'où les infortunés Troyens lançaient de toutes leurs forces des traits qui restaient sans effet.

Une tour s'y dressait en surplomb, montant jusqu'au ciel, une tour, d'où l'on avait coutume de découvrir le panorama de Troie et les navires des Danaens et le camp des Achéens.

Nous l'attaquons par tous les côtés, à coup de hache, là où les jointures des niveaux supérieurs présentaient du jeu. Arrachée à ses puissantes assises, et poussée en avant, elle glisse soudain et s'écroule à grand fracas, écrasant sur une large étendue les rangs des Danaens.

Mais d'autres guerriers les remplacent ; et entre-temps pleuvent sans arrêt des pierres et des projectiles de toutes sortes.

 À l'entrée même du palais, sur la première marche, Pyrrhos exulte, avec ses armes d'airain qui étincellent dans la lumière : ainsi apparaît à la lumière un serpent qui, repu d'herbes maléfiques, avait, durant les frimas de l'hiver, protégé sous terre son corps enflé ; maintenant, dépouillé de sa vieille peau, neuf et éclatant de jeunesse, il déroule son échine luisante, soulevant sa poitrine, défiant le soleil et agitant dans sa gueule sa langue triplement fourchue.

Avec lui, le géant Périphas, et le conducteur des chevaux d'Achille, l'écuyer Automédon, ainsi que toute l'armée venue de Scyros, s'approchent de la demeure et lancent des torches sur les toits.

Pyrrhos parmi les premiers, à l'aide de la double hache qu'il a saisie, saccage le solide perron, arrache de leurs gonds les montants de bronze. Déjà, il a fait sauter une poutre, enfoncé le chêne résistant et ouvert une immense brèche, largement béante.

L'intérieur de la demeure apparaît ; ses longues cours se découvrent ; on voit les appartements du palais de Priam et des anciens rois ; on voit aussi les hommes armés debout devant l'entrée, sur le seuil. L'intérieur de la maison n'est que gémissements qui se mêlent à un tumulte désastreux, et les parties les plus retirées du palais retentissent des lamentations des femmes ; leur cri atteint les astres d'or. Les mères épouvantées errent à travers l'immense palais, étreignent les portes, les serrent, y collent leurs lèvres.

 Pyrrhos, fougueux comme son père, menace ; ni barrières ni gardes ne peuvent le contenir ; sous les coups répétés d'un bélier, la porte cède et les battants, sortis de leurs gonds, tombent. Une voie se fraie de force.

Brisant les accès, tuant ceux qu'ils rencontrent en premier lieu, les Danaens sont entrés et des soldats emplissent toutes les pièces.

Un fleuve bouillonnant, qui a rompu ses digues, met moins de fureur à sortir de son lit et à triompher des berges opposées à son tourbillon, lorsque son flot déborde sur les champs, entraînant à travers les plaines bêtes et étables.

De mes propres yeux j'ai vu Néoptolème, ivre de carnage, et les deux Atrides, debout sur le seuil, j'ai vu Hécabe et ses cent brus et, parmi les autels, j'ai vu Priam souillant de son sang les feux qu'il avait lui-même consacrés.

Ces cinquante chambres nuptiales, espoir d'une si grande descendance, leurs portes superbes, parées de l'or et des dépouilles barbares, se sont écroulées ; les Danaens s'emparent de ce qu'a épargné l'incendie.


La mort de Priam (506-558)

Devant le désastre, Priam, malgré son grand âge, prend les armes et veut se porter contre les ennemis, prêt à mourir. Mais Hécabe le contraint à s'installer avec elle et ses filles dans le lieu sacré, comme suppliants (506-525).

Lorsque Priam voit sous ses yeux son fils Politès périr de la main de Pyrrhos, il reproche à ce dernier de montrer moins de générosité que son père Achille à l'égard des suppliants et tente de lui décocher un trait. Alors Pyrrhos impitoyable enlève la vie à Priam d'un coup de lance (526-558).

Peut-être vous demandez-vous quel fut le sort de Priam !

Dès qu'il voit sa ville tombée, capturée, les portes de son palais détruites et l'ennemi au cœur même de sa demeure, en vain le vieillard revêt sur ses épaules que l'âge faisait trembler l'armure qu'il avait longtemps délaissée, il ceint un glaive bien inutile et, disposé à mourir, se porte au milieu du rang serré des ennemis.

Au cœur du palais, à ciel ouvert, sous la voûte de l'Æther, il y avait un autel immense ; tout près, un laurier très ancien, s'inclinait vers l'autel, englobant les Pénates dans son ombre.

Là se tenaient Hécabe et ses filles, autour des tables sacrées, vainement, telles des colombes jetées au sol par une noire tempête ; elles étaient assises, serrées, et embrassant les statues des dieux.

En voyant Priam en personne, revêtu des armes de sa jeunesse, Hécabe dit :

« Quelle idée sinistre, mon pauvre époux, t'a poussé à prendre ces armes ? Où cours-tu ainsi ? Ce ne sont pas des secours ni des défenseurs de cette sorte qu'exige la circonstance ; non, même mon cher Hector, s'il était présent... Viens donc par ici ; ou bien cet autel nous protégera tous, ou tu mourras avec nous ».

Après avoir ainsi parlé, elle attira le vieillard auprès d'elle et l'installa en ce lieu sacré.

Mais voici que Politès, un des fils de Priam, échappe au massacre de Pyrrhos, traverse les traits et les rangs ennemis, fuit par les longs portiques et franchit les cours désertes ; il est blessé ; le fougueux Pyrrhos, de son arme menaçante, le poursuit et déjà sa main le tient, déjà sa lance le presse.

Quand enfin Politès arrive près de ses parents, il tombe sous leurs yeux et rend l'âme dans une mare de sang.

Alors Priam, bien que déjà à moitié possédé par la mort, ne peut se contenir ni s'empêcher de crier sa colère :

 « Pour ce crime, pour ces forfaits si audacieux, puissent les dieux, si au ciel quelque justice se soucie de ces choses, te faire payer un digne châtiment, et t'octroyer le salaire mérité, toi qui m'as fait voir de mes yeux la mort de mon enfant, et qui as souillé par son massacre les regards d'un père.

Non, l'illustre Achille, dont faussement tu te prétends issu, ne traita pas ainsi son ennemi Priam ; il eût rougi de violer les droits et la confiance d'un suppliant et il me rendit, pour le mettre au tombeau, le corps exsangue d'Hector, avant de me renvoyer dans mon royaume ».

Sur ces paroles, le vieillard lança un trait faible, sans force, qui aussitôt rebondit sur l'airain, rendant un son rauque, puis resta suspendu, inutile, au sommet de la bosse du bouclier.

Pyrrhos lui répondit : « Eh bien, tu iras en messager rapporter cela à mon père le Péléide. Souviens-toi de lui raconter mes tristes exploits et l'absence de noblesse de Néoptolème.

Et maintenant, meurs ! »

Disant cela, il entraîne vers les autels Priam tremblant, qui glisse dans la mare du sang de son fils ; Pyrrhos de la main gauche lui saisit les cheveux, et de la droite dégaine sa luisante épée, qu'il lui enfonce dans le flanc jusqu'à la garde.

Ainsi s'acheva la destinée de Priam. Cette fin que le Destin lui réservait l'emporta tandis qu'il voyait Troie en flammes, et Pergame en ruines, lui qui naguère régnait fièrement sur tant de peuples, sur tant de terres de l'Asie ! Tronc immense, il gît sur le rivage, la tête arrachée de ses épaules, cadavre sans nom.

 

 

 


Notes de commentaire (2, 438-558)

Arès (2, 440). Le nom du dieu romain de la guerre pour désigner le combat.

formation en tortue (2, 441). On appelait tortue (en latin testudo) le toit que les soldats faisaient au-dessus de leur tête avec leurs boucliers pour se défendre des traits de l'ennemi, surtout quand ils s'avançaient au pied des murs d'une place fortifiée, pour les escalader. On élevait les boucliers au-dessus des têtes et des épaules de manière à ce qu'ils se touchent et se recouvrent mutuellement ; leur réunion formait une masse, compacte comme l'écaille d'une tortue ou la pente d'un toit, sur laquelle les projectiles glissaient sans atteindre les soldats qui marchaient dessous. Ce qui complétait l'image du toit, c'est que les soldats du rang extérieur étaient à genoux tandis que ceux des rangs intérieurs se tenaient de plus en plus droits (d'après A. Rich). Cfr aussi 9, 505.

Il existait une entrée... (2, 453). J. Perret (Virgile. Énéide, I, 1981, p. 55, n.1) a tenté d'éclaircir la topographie. Selon lui, « il y a deux corps de logis : le palais proprement dit (dont la porte principale est assiégée) et, par-derrière, les appartements des femmes. Entre les deux, un passage, sans doute ouvert au moins à l'une de ses extrémités, mais réservé apparemment aux gens de la maison. » On verra la suite de sa présentation pour plus de détails.

Andromaque (2, 456). Andromaque était la fille du roi de Thèbes de Cilicie, un royaume non loin de la Troade, qui avait épousé Hector, le fils aîné de Priam et d'Hécabe. Elle était déjà à Troie et mariée lorsqu'Achille ravagea la ville natale d'Andromaque, tuant d'ailleurs son père et ses sept frères. Mère d'Astyanax (appelé aussi Scamandrios), elle fut immortalisée dans le chant 6 de l'Iliade d'Homère, notamment lors de l'épisode fameux des adieux d'Hector et Andromaque. Après la chute de Troie, Andromaque fut emmenée comme captive par Pyrrhos (Néoptolème), qui l'épousa, avant de la céder à Hélénos, avec qui elle régna sur l'Épire, où la retrouvera Énée (cfr 3, 294-504).

Astyanax (2, 457). C'est le fils d'Hector et d'Andromaque. Après la chute de Troie, les chefs grecs, et principalement Ulysse réclamèrent Astyanax et le mirent à mort en le précipitant du haut d'une tour. Une autre version, non suivie par Virgile, mais bien par Racine, dit qu'Astyanax fut sauvé et accompagna sa mère en Épire. Il aurait régné en Troade, selon certains historiens.

Pyrrhos (2, 469-470). Appelé aussi Néoptolème, fils d'Achille (cfr 2, 263).

ainsi apparaît à la lumière un serpent (2, 471-475). Comparaison partiellement reprise des Géorgiques, 3, 426, 437 et 439.

Périphas (2, 476). Cité uniquement ici, ce guerrier porte le nom d'un personnage d'Homère tué sous les murs de Troie (Iliade, 5, 842).

Automédon (2, 477). Automédon, également cité une seule fois par Virgile, est, dans l'Iliade (passim), le fils de Diorès, le conducteur fameux des chevaux d'Achille.

Scyros (2, 477). Scyros est une des îles Sporades, au nord-est de l'Eubée, où avait vécu Pyrrhos avec sa mère Déidamie, à la cour de son grand-père Lycomède. Ulysse était venu l'y chercher, à la suite de l'oracle le prétendant nécessaire à la prise de Troie. Assez naturellement, la jeunesse de Scyros avait donc accompagné Pyrrhos à Troie.

comme son père (2, 491). Pyrrhos est bien présenté comme le nouvel Achille.

Un fleuve bouillonnant... (2, 496-499). Comparaison peut-être inspirée d'Homère : « Il [= Diomède] va, furieux, par la plaine, semblable au fleuve débordé, grossi des pluies d'orage, dont les eaux ont tôt fait de renverser toute levée de terre. Les levées formant digues ne l'arrêtent pas, etc. » (Iliade, 5, 87-91).

Hécabe et ses cent brus (2, 501). Fille (selon les versions) de Dymas, roi de Phrygie, ou de Cissée, roi de Thrace, Hécabe est la seconde épouse de Priam, à qui elle donna de nombreux enfants, dont Hector, Pâris, Cassandre et Hélénos. Leur nombre toutefois varie selon les sources : tantôt quatorze, tantôt quinze, tantôt dix-neuf, tantôt cinquante (Euripide). Chez Homère, elle est la mère de 19 des 50 fils de Priam (Iliade, 24, 496), lequel avait également 12 filles (Iliade, 6, 242-250 ; c'est de ce dernier passage que provient vraisemblablement la mention virgilienne des « cent brus »). Chez Homère, Hécabe ne joue qu'un rôle assez effacé, mais dans la suite - et surtout avec les tragiques -, « la figure d'Hécabe grandit, au point de devenir le symbole de la majesté et du malheur » (P. Grimal, Dictionnaire de la mythologie, 1969, p. 178). On a déjà évoqué le rêve étrange qu'on lui attribuait avant la naissance de Pâris (cfr 2, 32, à propos de Thymœtès).

Priam (2, 501). C'est le plus jeune des fils de Laomédon ; sous son règne se déroula la guerre de Troie, quand il était déjà très âgé. Il épousa en premières noces Arisbé, fille de Mérops, et en seconde noces Hécabe, avec laquelle il eut le plus grand nombre de ses enfants. Le premier d'entre eux fut Hector, et le second Pâris. Ses concubines aussi lui donnèrent beaucoup d'enfants.

cinquante chambres nuptiales (2, 503). Cfr Homère, Iliade, 6, 243-250.

Pénates (2, 514). Cfr 1, 6 ; 1, 68 ; 1, 292 et 2, 293.

Politès (2, 526). Un des fils de Priam et d'Hécabe, qui apparaît plusieurs fois dans l'Iliade (2, 791 ; 15, 339). Après sa mort, il ne restera plus en vie qu'un seul fils de Priam : Hélénos, qui joue un rôle très important dans le chant 3 de l'Énéide. Ce Politès est cité en 5, 564 dans le récit du carrousel troyen.

l'illustre Achille... (2, 540-543). Allusion à l'épisode fameux du dernier chant de l'Iliade (24, 486-676), lorsque le vieux Priam se rend auprès d'Achille pour demander que lui soit rendu le cadavre de son fils Hector. Achille, pris de pitié, cédera à ses prières.

Péléide (2, 548). Achille est le fils de Pélée.

Ainsi s'acheva la destinée de Priam (2, 554). Le meurtre de Priam, qui n'est pas relaté par Homère, est évoqué par Euripide (Hécabe, 22-24 ; Troyennes, 16-17), et des vases peints montrent Pyrrhos frappant le vieillard assis sur l'autel.

Tronc immense... (2, 557-558). Il semblerait que cette évocation un peu inattendue (changement de lieu) fût inspirée à Virgile par la mort de Pompée, lui aussi « superbe dominateur de l'Asie », qui fut « égorgé, mutilé (comme le vieux roi dans l'Énéide), abandonné sur le sable de la mer » (J. Perret, Virgile. Énéide, I, 1981, p. 164).

 


Traductions françaises - Énéide - Chant II (Plan) -

Bibliotheca Classica Selecta - FUSL - UCL (FLTR)

Guerre de Troie

ENEIDE, LIVRE II

CHUTE DE TROIE - MISSION D'ENEE

 


 

Énée quitte Troie (559-804)

 


Aphrodite persuade Énée de quitter Troie (559-633)

Énée, ayant vu le cadavre de Priam et constaté que ses compagnons de lutte renoncent à vivre, se met à penser à ses proches. C'est alors qu'il croit apercevoir Hélène, qui se cachait près du temple d’Hestia et redoutait à la fois les Grecs et les Troyens. La pensée qu'Hélène pourrait être sauvée suscite chez Énée un grand désir de vengeance (559-587).

Mais soudain Aphrodite apparaît et apaise la colère de son fils. Elle lui rappelle son devoir envers elle et ses proches, et lui démontre que les responsables de la ruine de Troie ne sont ni Hélène, ni Pâris, mais bien la volonté conjuguée de plusieurs dieux (Poséidon, Héra, Pallas, Zeus). Avant de disparaître, elle lui conseille de fuir, en l'assurant de son soutien jusqu'à son installation au pays de ses pères (588-621).

Énée, mis devant l'évidence par la vision des dieux en action et par le spectacle du désastre, s'enfuit du terrain des combats, grâce à une intervention divine (622-633).

 Alors, pour la première fois, l'horreur cruelle m'enveloppe.

J'étais stupéfié ; l'image de mon père chéri surgit en moi, quand je vis le roi cruellement blessé et rendant son dernier soupir - ils avaient le même âge - ; je vis Créüse laissée seule, notre demeure pillée et je pensai à l'infortune du petit Ascagne.

Me retournant, j'évalue la troupe qui reste autour de moi. Épuisés, tous ont renoncé ; ils ont sauté, se jetant à terre ou livrant aux flammes leurs corps éprouvés.

Je me trouvais donc seul, lorsque j'aperçus la Tyndaride, [Hélène], près du seuil de Hestia, silencieuse, se cachant, assise en retrait. Les incendies m'offraient leur claire lueur, tandis que j'errais, portant partout mes regards sur toutes choses. Une fois Pergame détruite, cette créature redoutait pour elle l'hostilité des Troyens, le châtiment des Danaens, et les fureurs d'un époux trahi ; Érinye funeste tant à Troie qu'à sa patrie, elle s'était cachée et se tenait assise, invisible, près des autels.

Un feu ardent m'embrasa l'esprit ; la colère me poussait à venger ma patrie en ruine et à châtier ce crime. « Cette femme reverra sans doute Sparte et la Mycènes de ses pères, en toute impunité ; elle rentrera en reine, honorée d'un triomphe ! Elle reverra son époux, sa maison, ses parents et ses enfants, entourée d'une foule de Troyennes et de serviteurs phrygiens !

Priam sera mort par le fer ! Et Troie se sera consumée dans les flammes ! Et tant de fois le rivage de Dardanie aura suinté de sang !

Non, il n'en sera pas ainsi ! Car, s'il n'y a nul titre de gloire à châtier une femme, ma victoire sur celle-ci comporte du mérite : on me louera d'avoir exterminé ce monstre et d'avoir puni une créature qui le méritait ; il me sera doux aussi d'avoir assouvi mon cœur dans le feu de la vengeance et apaisé les cendres de tous les miens ».

Agitant ces pensées, j'étais transporté d'une folle fureur, lorsque s'offrit à moi la vision de ma mère vénérable ; jamais mes yeux ne l'avaient vue si brillante ; dans la nuit, elle resplendissait dans une pure lumière ; en elle se révélait la déesse, belle, majestueuse, telle qu'elle apparaît d'habitude aux dieux du ciel. Elle me saisit la main, me retient et de sa bouche de rose ajoute ces paroles :

« Mon fils, quelle grande douleur provoque cette colère sans retenue ? Pourquoi cette fureur ? Où donc s'en est allé ton zèle à mon égard ? N'iras-tu pas plutôt voir où tu as abandonné ton père Anchise, épuisé par l'âge ? Et Créüse, ton épouse, et ton petit Ascagne, sont-ils toujours en vie ? De toutes parts, autour d'eux, rôdent les troupes grecques et, si je ne veillais à les défendre, déjà ils seraient emportés par les flammes, et achevés par l'épée ennemie. Non, je t'assure, ce n'est pas la beauté odieuse de la Tyndaride de Laconie, ni la faute de Pâris, mais bien la défaveur des dieux, oui, des dieux, qui renverse ce royaume et fait tomber Troie de son faîte. Regarde - car, ce nuage qui en ce moment arrête tes regards, affaiblit ta vue de mortel et obscurcit tout de son enveloppe humide, je vais le dissiper ; toi, ne crains pas les ordres de ta mère, ne refuse pas d'obéir à ses préceptes -. Ici, où tu vois ces masses ébranlées, ces pierres arrachées à d'autres pierres et ce flot de fumée mêlée de poussière, c'est Poséidon qui de son énorme trident déplace la muraille, ébranle ses fondements et arrache de ses bases la ville entière. Ici, à l'avant-plan, la cruelle Héra occupe les Portes Scées et, furie ceinte d'une épée, appelle hors des navires la troupe amie. Et maintenant, regarde, en haut de la citadelle, Pallas la Tritonienne siège, toute nimbée de lumière, arborant la cruelle Gorgone.

Zeus en personne aide les Danaens ; il leur donne courage et forces salutaires ; il excite les dieux à combattre les Dardaniens.

Prends la fuite, mon fils, et mets un terme à tes efforts. Nulle part, je ne te ferai défaut et je t'établirai, en sécurité, au palais paternel. »

Ayant fini de parler, elle s'évanouit dans les ombres épaisses de la nuit.

Apparaissent alors les faces redoutables des dieux, puissances souveraines, s'acharnant contre la ville de Troie. Alors il me sembla vraiment qu'Ilion tout entière était en flammes, que la Troie de Poséidon s'écroulait de fond en comble : ainsi, au sommet des monts, un frêne vénérable entaillé à la cognée par des paysans qui s'acharnent à l'abattre à coups redoublés ; l'arbre reste menaçant, il se met à trembler et agite son feuillage, quand sa cime est secouée ; mais peu à peu vaincu par ses blessures, il émet un ultime gémissement et entraîne dans sa chute des blocs de rochers arrachés aux crêtes des monts.

Je descends et, conduit par un dieu, je me dégage de l'incendie et des ennemis : les traits me livrent passage et les flammes s'écartent.


 

Anchise consent à fuir avec Énée (634-704)

Énée, décidé à fuir avec les siens, cherche d'abord son père Anchise qui refuse de l'accompagner, prétextant sa vieillesse, sa faiblesse, et surtout la malédiction divine dont il est l'objet (634-650).

En dépit des pleurs et de l'insistance d'Énée, Anchise reste inflexible ; Énée refuse de partir sans lui et veut reprendre le combat, résolu à lutter jusqu'à la mort (651-672).

Créüse cherchait à le retenir, quand un prodige sous forme d'une flamme se manifesta sur la tête d’Ascagne. Ce signe est interprété comme positif par Anchise, qui demande à Zeus une confirmation. Aussitôt une étoile brillante parcourt le ciel, indiquant la direction de l'Ida. Anchise qui voit dans ce prodige une réponse décisive, se montre dès lors très pressé de partir avec Énée (673-704).

 Dès que j'arrivai au seuil de la demeure paternelle, dans notre antique maison, mon père, - je souhaitais l'emmener avant tout autre dans la montagne, et c'est lui que je réclamais en premier -, refuse de survivre au désastre de Troie et de subir l'exil.

« Vous », dit-il, « dont le sang n'est pas altéré par les ans, dont les forces ont gardé leur vigueur intacte, vous, pensez à la fuite. Pour moi, si les dieux du ciel avaient voulu que je vive, ils auraient sauvé ma maison. C'est assez, plus qu'assez, d'avoir vu pareilles ruines et survécu à la prise de la ville. Ainsi, dites-moi adieu, éloignez-vous de ce corps déjà sur le bûcher. Je trouverai bien la mort, arme en main ; l'ennemi me prendra en pitié et voudra me dépouiller. C'est facile de renoncer à une sépulture. Depuis longtemps, honni des dieux et traînant une vie inutile, je m'attarde, depuis que le père des dieux et roi des hommes lança sur moi ses vents et m'atteignit de sa foudre ».

Il persistait à évoquer ces souvenirs et restait inflexible.  

Face à lui, nous fondons en larmes, mon épouse Créüse et Ascagne et toute la maison, le suppliant de ne pas vouloir que tout sombre avec lui, le père, et de ne point ajouter ce poids à un destin si pesant.

Il refuse et reste accroché à sa décision et à sa demeure.

À nouveau, je reprends les armes et, désespéré, je souhaite la mort. En effet, quelle décision prendre, que m'offrait désormais la fortune ?

« Mon père, as-tu espéré que je pourrais partir en t'abandonnant ? Comment un ordre si impie peut-il sortir de la bouche d'un père ? Si les dieux veulent que rien ne subsiste d'une si grande ville, si tu es bien décidé, et s'il te plaît d'ajouter à la perte imminente de Troie la tienne propre et celle des tiens, la porte est ouverte pour ce trépas ; bientôt, tout souillé du sang de Priam, Pyrrhos sera là, lui qui égorge le fils sous les yeux d'un père, et le père sur les autels.

Est-ce pour cela, mère chérie, que tu m'arraches aux traits et au feu, pour me montrer l'ennemi au cœur de notre demeure, et Ascagne et mon père et, près d'eux, Créüse immolés dans le sang l'un de l'autre ?

Mes amis, apportez mes armes ; l'heure ultime appelle les vaincus. Livrez-moi aux Danaens ; laissez-moi reprendre les combats. Jamais nous ne mourrons tous aujourd'hui sans nous venger ».

Alors, une nouvelle fois, je saisis mon arme, glissai la main gauche sous mon bouclier, pour bien le fixer, et m'élançai hors de la maison.

Or voilà que sur le seuil mon épouse m'embrassait les pieds, s'accrochait à moi et tendait le petit Ascagne à son père :

« Si tu t'en vas pour mourir, emmène-nous partager tous tes dangers ; mais si, vu ton expérience, tu vois un espoir à reprendre les armes, protège en premier lieu notre maison. À qui nous abandonnes-tu, ton petit Ascagne, et ton père, et moi que naguère on disait ton épouse ? »

En criant cela, elle emplissait toute la demeure de ses gémissements, lorsque se manifesta un prodige soudain, étonnant à décrire. Car, tandis qu'il se trouvait dans les bras, sous les yeux de ses parents attristés, voici que semble venir du sommet de la tête d’Ascagne une faible lumière, une aigrette dont la flamme, inoffensive, paraît le toucher, lécher sa souple chevelure, se repaître de ses tempes.

Atterrés, nous tremblons de crainte, secouons les cheveux enflammés, et éteignons ces flammes sacrées, en y versant de l'eau.

Mais mon père Anchise, heureux, leva les yeux vers les astres et tendit les mains vers le ciel en criant :

« Zeus tout-puissant, si des prières peuvent te fléchir, regarde-nous, tout simplement ; et, si notre piété le mérite, accorde-nous ton aide, ô père, et confirme ces présages. »

Le vieillard avait à peine prononcé ces paroles que, sur la gauche, le tonnerre retentit soudain à grand fracas et qu'une étoile glissa du ciel, traversa les ténèbres, entraînant un flambeau d'une grande clarté.

Nous la voyons glisser par-dessus le toit, éclatante, puis se cacher, dans la forêt de l'Ida, traçant une route.

Elle laisse derrière elle un long sillon de lumière, et ses abords répandent au loin une fumée de soufre.

Alors mon père, convaincu, se lève et se tourne vers le ciel, s'adressant aux dieux et adorant l'astre sacré.

« Désormais, plus de délai ; je vous suis, et où que vous me meniez, dieux de ma patrie, je suis présent ; sauvez ma maison ; sauvez mon petit-fils.  Ce présage vient de vous ; Troie dépend de votre toute- puissance. Je cède donc, mon fils, et ne refuse pas de partir avec toi ».

 

 


 

Un départ retardé par Créüse (705-804)

Énée organise les modalités du départ : il se chargera lui-même d'Anchise et d’Ascagne ; Créüse marchera derrière eux ; le point de ralliement des fugitifs sera le temple de Cérès. Ensuite, une fois confiés à Anchise les objets sacrés et les Pénates de Troie, tous se mettent en route comme prévu, dans l'obscurité et dans la peur (705-729).

En cours de route, le groupe croit entendre un bruit de pas, qu'Anchise interprète comme étant celui d'ennemis lancés à leur poursuite. Troublé, Énée poursuit sa fuite par des chemins inconnus ; au point de ralliement, il s'aperçoit de la disparition inexpliquée de Créüse (730-744).

Malgré les risques, il part à la recherche de sa femme. Faisant le trajet en sens inverse, il se retrouve à Troie ; ce qui l'amène à décrire la progression du désastre, en particulier dans sa demeure en proie à un incendie ; il revoit le palais et la citadelle et le temple d’Héra, où les occupants ont rassemblé le butin et les captives (745-770).

Créüse lui apparaît enfin, lui rappelle la volonté des destins et lui assure qu'il atteindra l'Italie, après bien des épreuves ; elle se dit heureuse d'échapper à la servitude, pour suivre désormais la mère des dieux, puis elle disparaît. Énée rejoint ses compagnons, dont le nombre s'est multiplié durant son absence, et à la tête de la troupe, il quitte la ville dès le lever du jour, pour gagner les montagnes (771-804).

 

Il a fini de parler, et déjà on entend distinctement le crépitement du feu sur les remparts, et les incendies qui s'approchent, roulant leurs vagues.

« Viens donc, père bien-aimé, prends place sur mon dos, moi, je marcherai, et ton poids sur mes épaules ne me pèsera pas ; quoi qu'il arrive, un seul et même danger ou un seul salut nous attendra tous deux. Que le petit Ascagne m'accompagne et que ma femme suive nos pas, à quelque distance.

Vous, mes amis, prêtez attention à ce que je vais dire.

À la sortie de la ville, on trouve à l'écart un tumulus et un ancien temple, dédié à Déméter, et, tout près de là, un antique cyprès que la piété de nos pères a sauvegardé depuis d'innombrables années ; nous rejoindrons tous ce point par des routes diverses.

Toi, père, tiens dans tes mains les objets sacrés et les Pénates de notre patrie ; pour moi, qui viens de sortir d'une guerre si terrible et de ce carnage, ce serait sacrilège de les toucher, avant de m'être purifié dans l'eau courante d'un fleuve. »

Cela dit, inclinant la nuque, j'étends sur mes fortes épaules en guise de couverture la peau fauve d'un lion, et me charge de mon fardeau. Le petit Ascagne, à droite de son père, a mis sa main dans la sienne et le suit de ses pas inégaux. Derrière marche mon épouse. Nous traversons des endroits obscurs et moi, qui naguère ne m'émouvais ni pour une pluie de traits, ni pour un groupe de Grecs surgissant d'un bataillon hostile, maintenant, un souffle me terrifie, un bruit me tient en éveil, m'angoisse, et j'ai peur tant pour mon compagnon que pour mon fardeau.

Et déjà j'étais près des portes, me croyant parvenu au bout de la route, lorsque soudain un bruit répété de pas sembla frapper nos oreilles et mon père, scrutant l'obscurité, s'écria :

« Mon fils, sauve-toi, mon fils, ils approchent. Je distingue l'éclat des boucliers et des armes qui brillent ».

Alors, je ne sais quelle divinité malveillante me fait trembler, m'enlève toute clairvoyance. Car, pendant que j'avançais par des chemins inconnus et hors des routes familières, hélas ma femme Créüse disparut : fut-elle emportée par un destin malheureux ? s'est-elle égarée en chemin ? s'est-elle arrêtée d'épuisement ? Nul ne le sait. Dès cet instant en tout cas, nos yeux ne l'ont plus revue.

Je ne me suis pas retourné, et n'ai pas pensé à la disparue avant notre arrivée au tumulus et au temple sacré de l'antique Déméter. Lorsque enfin tous se retrouvèrent là, elle seule manquait, trompant l'attente de nos compagnons, de son fils, de son époux.

Dans mon égarement, qui des hommes et des dieux n'ai-je pas accusé ? Qu'ai-je vu de plus cruel dans notre cité anéantie ?

Je confie à mes compagnons Ascagne, mon père Anchise, les Pénates de Troie, et les dissimule au creux d'un val. Moi, je regagne la ville, ceint de mes armes brillantes. Il s'agit d'affronter à nouveau tous les hasards, de reparcourir Troie tout entière, d'exposer encore ma vie aux dangers.

D'abord je gagne les murailles et le seuil obscur de la porte d'où j'étais parti ; j'observai nos traces, que je suivais en sens inverse, dans la nuit, laissant courir partout mes regards : partout je sens l'horreur, en même temps qu'un silence terrifiant !

Alors, je cours chez moi, au cas où peut-être elle y aurait porté ses pas ; les Danaens avaient envahi toute la maison et l'occupaient.

Soudain, un feu dévorant attisé par le vent se propage au faîte du toit ; les flammes apparaissent et leur tourbillon furieux monte dans les airs.

Je poursuis ma route et revois le palais de Priam et la citadelle.

Déjà, sous les portiques déserts de l'asile d’Héra, des gardes choisis, Phœnix et le cruel Ulysse, surveillent le butin. De partout c'est ici que convergent les trésors de Troie, arrachés aux sanctuaires incendiés, tables d'offrande aux dieux, solides cratères d'or, étoffes dérobées.

Des enfants, des mères apeurées, en une longue file, se tiennent dressés tout autour.

En fait, j'eus même l'audace de crier dans l'obscurité, je remplis les rues de mes cris ; et dans mon accablement, je gémis en vain, inlassablement j'appelais Créüse.

Alors, elle me parla, et ses paroles apaisèrent mes inquiétudes :

« À quoi bon te complaire tellement dans une douleur insane, mon tendre époux ? Ces événements ne surviennent pas sans que les dieux le veuillent ; il t'est interdit d'emmener d'ici Créüse pour compagne ; le roi du haut Olympe ne le permet pas. Un long exil t'attend ; tu devras sillonner l'immensité de la mer ; non, je ne verrai pas les demeures orgueilleuses des Myrmidons ni des Dolopes et n'irai pas servir des matrones grecques, moi, issue de Dardanos et bru de la divine Aphrodite ; car la grande mère des dieux me retient sur ces rivages.

Et maintenant, adieu ; garde ton amour pour l'enfant qui est nôtre ».

Après avoir prononcé ces paroles, elle me quitta ; je pleurais, voulant lui dire tant de choses, mais elle se retira dans l'air léger.

Trois fois je tentai d'entourer son cou de mes bras, trois fois je saisis en vain son image qui m'échappa des mains, semblable aux brises légères, toute pareille à un songe fugitif.

Alors, une fois la nuit passée, je retrouvai enfin mes compagnons. Là, je découvre que des nouveaux venus ont afflué en masse ; je m'étonne de leur nombre : des mères de famille et des époux, des jeunes gens réunis pour l'exil, pitoyable multitude.

Ils étaient venus de partout, avec leur courage et leurs biens, prêts à embarquer, pour n'importe quelle terre où je voudrais les conduire.

Déjà sur les crêtes du haut Ida se levait Lucifer, amenant le jour avec lui ; les Danaens tenaient assiégées les portes de la ville, et aucun espoir de secours ne s'offrait.

Je cédai, soulevai mon père et gagnai les montagnes.

 

Notes de commentaire (2, 559-804) 

mon père (2, 560). Anchise. Cfr 1, 617, et 2, 299-300.

Créüse (2, 562). Fille de Priam et d'Hécabe, elle est l'épouse d'Énée. Son sort après la prise de Troie varie selon les traditions ; certains auteurs en font une captive, d'autres la rangent parmi les Troyens qui purent fuir la ville. Virgile propose une autre version encore : Créüse ne quitte pas Troie avec Énée (cfr 2, 730-795) ; le héros pourra ainsi être libre pour son aventure avec Didon et pour épouser Lavinia en Italie.

Ascagne (2, 563). Le fils d'Énée et de Créüse s'appelait Ascagne ou Iule (cfr 1, 267-268).

Tyndaride (2, 567-570). Il s'agit d'Hélène, dont le rapt par Pâris avait provoqué la guerre de Troie. Elle était née des amours de Zeus avec Léda, l'épouse de Tyndare, d'où le terme de « Tyndaride ». Cfr 1, 650-653.

Vesta (2, 568). Pour Vesta, (Hestia) qui avait son temple à Troie, comme elle l'eut à Rome, cfr 1, 292, et 2, 296.

Les vers 567-588, qui rapportent la rencontre avec Hélène, sont absents de certains manuscrits : ils auraient été retirés par les éditeurs de Virgile, Tusca et Varius. Servius toutefois, le commentateur de Virgile, les considérait comme authentiques.

cette créature redoutait (2, 571). Elle avait fait le malheur tant des Grecs que des Troyens et avait abandonné son époux Ménélas ; elle avait donc des raisons de redouter leurs diverses réactions.

Érinye (2, 573). Sur les Érynies, cfr 2, 337-338. Ici le terme évoque un être maléfique, plutôt qu'une déesse de la vengeance.

autels (2, 574). Les autels où elle avait trouvé refuge, comme le faisaient souvent les suppliants dans l'antiquité. Cfr 2, 403n.

Cette femme... (2, 577-587). Ce monologue intérieur d'Énée pourrait être inspiré de celui de Pylade qui, chez Euripide (Oreste, 1132-1152), se demande lui aussi s'il va tuer Hélène.

Sparte et la Mycènes de ses pères (2, 577). Ménélas, le mari d'Hélène, était roi de Sparte ; quant à Mycènes, patrie d'Agamemnon, elle désigne ici la Grèce en général.

ses enfants (2, 579). En fait, à l'époque de la guerre de Troie, la légende n'attribue à Hélène et à Ménélas qu'une fille, nommée Hermione, qui sera la fiancée ou l'épouse d'Oreste, avant d'être promise à Néoptolème-Pyrrhos.

la vision de ma mère (2, 589-591). Nouvelle manifestation de merveilleux. Tant chez Homère que chez Virgile, les dieux apparaissent aux mortels. On se souviendra en 1, 314-409, de Aphrodite se présentant à Énée sous les traits d'une simple chasseresse, avant de se révéler à lui dans tout l'éclat de sa nature divine.

Laconie (2, 601). Sparte, la patrie d'Hélène, se trouvait en Laconie.

Poséidon (2, 610). Cfr 1, 124. Poséidon, le Poséidon grec, participe ici à la destruction de la ville. Pour expliquer son opposition à Troie, il faut remonter à la construction de la ville à l'époque du roi Laomédon (par exemple Homère, Iliade, 21, 441-460). À la demande du roi, Poséidon avait participé, avec Apollon et Éaque, à la construction des murs, mais une fois le travail terminé, le roi avait refusé le salaire convenu. D'où la rancune tenace du dieu à l'égard des Troyens : malgré quelques hésitations, Poséidon interviendra régulièrement pendant la Guerre de Troie en faveur des Grecs. Mais son hostilité était en fait dirigée contre les descendants directs de Laomédon, c'est-à-dire Priam et les Priamides ; elle ne s'appliquait pas à Anchise ni à ses descendants. Ainsi lorsqu'Achille est sur le point de tuer Énée, c'est Poséidon qui sauve le héros (Iliade, 20,273-352). On a vu aussi (1, 124-156) Poséidon calmer la tempête suscitée par Héra et qui risquait d'anéantir la flotte troyenne.

Héra (2, 612). Son hostilité aux Troyens est bien connue, et se manifeste dans toute l'Énéide, jusqu'à son revirement à la fin du chant 12. Cfr notamment 1, 4.

les Portes Scées (2, 612). Ce sont des portes de la ville de Troie, très souvent citées dans l'Iliade. C'est par exemple de là qu'Hélène décrit les héros grecs à Priam et à son entourage (Iliade, 3, 146-149) ; c'est là qu'auront lieu les adieux célèbres d'Hector et d'Andromaque (Iliade, 6, 393).

Pallas la Tritonienne (2, 615). Cfr 2, 171 et 11, 483. Son temple à Troie s'élevait sur la citadelle.

Gorgone (2, 616). Dans la mythologie, les Gorgones étaient trois monstres (Méduse, Euryalé et Sthéno) habitant dans l'extrême Occident, la Gorgone par excellence étant Méduse, la seule mortelle des trois. Athéna, offensée par Méduse, avait non seulement transformé en serpents la magnifique chevelure qu'elle portait ; elle avait également donné à ses yeux le pouvoir de transformer en pierre tous ceux qu'elle regardait. Persée réussira à lui couper la tête qu'il emportera dans ses expéditions, s'en servant pour pétrifier ses ennemis. Il en fit don plus tard à Pallas Athéna qui la plaça sur son bouclier (l'égide) pour obtenir le même effet. Cfr aussi 6, 289 ; 7, 341 ; 8, 354n ; 8, 435n.

au palais paternel (2, 620). Aphrodite s'engage à permettre à Énée de rejoindre la maison d'Anchise dans la ville assiégée, mais on peut y voir aussi d'autres allusions. Aphrodite aidera Énée à s'établir en Italie, « la terre de ses pères », c'est-à-dire de ses lointains ancêtres, en l'occurrence Dardanos (cfr 1, 380) ; à plus long terme encore, on n'oubliera pas qu'Énée descendait de Zeus (cfr aussi 1, 380) et qu'il était destiné à monter au ciel (cfr 1, 257-260).

faces redoutables (2, 623-624). Celles des dieux acharnés à la ruine de Troie. L'évocation pourrait avoir été inspirée par la description d'Homère (Iliade, 20, 54-74) montrant les dieux s'affrontant dans les champs troyens.

Troie de Poséidon (2, 625). Puisque Poséidon, on vient de le voir (2, 610), avait aidé Laomédon à construire les murs de Troie.

ainsi, au sommet des monts (2, 626-631). Des comparaisons de ce type se retrouvent chez Homère ( l’Iliade, 4, 482-487), chez Apollonios de Rhodes (Argonautiques, 4, 1682-1686) et chez Catulle (64,105-109).

je descends (2, 632). Énée descend de la citadelle.

arme en main (2, 645). Anchise n'est pas lâche, mais plutôt désespéré. Il veut trouver la mort en se battant.

renoncer à une sépulture (2, 646). Comme le note M. Rat, « cette réflexion d'Anchise est en désaccord avec les idées des Anciens, qui croyaient que, quand un homme n'avait pas reçu de sépulture, son âme, pendant cent ans, errait aux bords du Styx (cfr 6, 329). Mais Anchise est désespéré ; en outre, il veut décider son fils à le laisser. Au reste, du temps de Virgile, le respect de la sépulture n'était pas aussi répandu : « Je ne me soucie pas de ma tombe, écrivait Mécène, la nature ensevelit ceux qu'on a délaissés ».

honni des dieux (2, 647-649). Sur Anchise, voir 1, 617. L'épisode de la rencontre d'Anchise et d’Aphrodite est raconté en détail dans L’Hymne homérique à Aphrodite. Après s'être unie au héros, Aphrodite, en lui révélant son identité, lui avait annoncé qu'elle lui donnerait un fils, mais lui avait recommandé de ne pas révéler le secret de la naissance divine de son fils, pour éviter la colère de Zeus. Plus tard Anchise, sous l'emprise de la boisson, s'était vanté de ses amours avec la déesse ; il en fut puni par Zeus, qui le foudroya, le rendant boiteux ou aveugle, selon les versions.

Pyrrhos (2, 662-663). Cfr 2, 263n. et surtout le passage relatant la mort de Politès et de Priam (2, 526-558).

mon épouse... (2, 673-678). Ce passage où Créüse tend le petit Ascagne à son père ne manque pas d'évoquer, malgré de nombreuses différences, le célèbre passage des adieux d'Hector et Andromaque (Homère, Iliade, 6, 369-502).

un prodige soudain... (2, 680-684). Cfr aussi 7, 73, où une flamme apparue sur la tête de Lavinia est le signe d'un grand destin. De même, dans la description du bouclier d'Énée (8, 680-681) une aigrette de feu entoure la tête d'Octave-Auguste. Un prodige comparable est rapporté à propos de Servius Tullius, qui fut ainsi désigné pour succéder à Tarquin l'Ancien (Tite-Live, 1, 39, 1).

Anchise (2, 687). Anchise, dès ce moment, va se présenter comme un interprète des prodiges, une sorte de prophète, qui d'ailleurs se trompera à diverses reprises, mais qui contribuera toujours à pousser Énée à poursuivre sa route.

sur la gauche (2, 692). La gauche est, en matière augurale, le côté favorable.

la forêt de l'Ida (2, 696). La forêt du mont Ida de Phrygie, proche de Troie, vers où iront se réfugier Énée et les fugitifs avant de quitter le pays (2, 801-804), avec des bateaux fabriqués avec les arbres d'une forêt consacrée à Rhéa, ce qui inspirera l'épisode de leur métamorphose en nymphes marines (9, 107-122).

traçant une route (2, 696). De même, chez Apollonios de Rhodes, c'est à l'aide d'un sillon lumineux qu’Héra indique aux Argonautes la voie à suivre (Argonautiques, 4, 294ss.).

soufre (2, 698). Le soufre serait, selon Servius, « l'odeur du feu divin ».

sauvez ma maison (2, 702). Ce vers peut se comprendre comme une annonce de la renaissance de Troie en Italie. La maison d'Anchise ne disparaîtra pas.

que ma femme suive nos pas (2, 711). « On s'est étonné, note A. Bellesort (Virgile. Énéide, I, p. 63, n. 2) qu'Énée ne s'occupât pas davantage de sa femme et la laissât ainsi derrière lui. Peut-être s'en étonnerait-on moins, si l'on songeait que nous sommes en Orient ». Pour J. Perret (Virgile. Énéide, I, p. 65, n.1), Énée aurait agi de la sorte pour que Créüse puisse surveiller les arrières, ce qui paraît une curieuse explication. Ne serait-ce pas surtout pour rendre plus plausible l'épisode de sa disparition ?

Cérès (2, 713-714). Cérès, assimilée à la Déméter des Grecs, est la désse des moissons.

à l'écart (2, 713). La traduction de l'adjectif latin deserta, qui porte sur Cérès, n'est pas facile. Le temple, situé en dehors des murs, aurait-il été « abandonné » depuis le siège de Troie ? Ou bien s'agirait-il d'un coin « désert, peu fréquenté », ce qui conviendrait bien comme lieu de rassemblement (cfr J. Perret, Virgile. Énéide, I, p. 66, n. 1, à qui nous avons repris la traduction « à l'écart »).

les objets sacrés, les Pénates (2, 717). Cfr 1, 6  ; 1, 67 ; 2, 293 .

sacrilège (2, 719-720). Avoir répandu le sang lors des combats constitue pour Énée une souillure. Il devrait se purifier avant de toucher des objets sacrés (cfr 2, 168).

j'étends sur mes fortes épaules... (2, 721-725). Il existe plusieurs représentations figurées de la fuite d'Énée, qu'il s'agisse de statuettes, de vases, de lampes, de pierres gravées, de peintures ou de monnaies. Voir, par exemple, la synthèse, déjà ancienne, de S. Fuchs, Die Bildgeschichte der Flucht des Aeneas (mit 32 Abbildungen), dans ANRW, Berlin, New York.

un bruit répété de pas... (2, 731). S'agit-il d'une hallucination ? Ou du bruit provoqué par ceux qui ont enlevé Créüse, et qu'Anchise prend pour des poursuivants ennemis.

Cérès (2, 742). C'était le point de ralliement convenu (cfr 2, 713-714).l'asile d’Héra (2, 761). Le temple d’Héra est présenté ici comme un lieu d'asile, ce qui était courant pour les temples dans l'antiquité. Mais ce droit d'asile n'était pas toujours respecté. Cfr le sort de Cassandre arrachée au sanctuaire de Athéna en 2, 404.

Phœnix (2, 762). Phœnix était le précepteur d'Achille. Fils d'Amyntor, ce Phœnix, en dispute avec son père, s'était réfugié auprès de Pélée, qui l'avait fait roi des Dolopes et précepteur de son fils Achille. Phœnix accompagna Achille à Troie et intervient à diverses reprises comme son conseiller. Après la mort d'Achille, il fit partie avec Ulysse de la délégation qui alla chercher Néoptolème. En citant Phœnix dans ce contexte, Virgile évoque donc en fait Achille. En joignant au nom de Phœnix celui d'Ulysse (dont le rôle est omniprésent dans le livre 2), Virgile évoque les deux guerriers grecs les plus acharnés contre Troie.

tables d'offrande (2, 765). Il s'agissait de tables en or, en argent ou en marbre, sur lesquelles on disposait des offrandes et qu'on rencontrait par exemple à l'intérieur des temples devant les statues des dieux.

étoffes (2, 765). Vêtements mais aussi tapis, tentures, etc.

plus grande que nature (2, 773). Les apparitions ont souvent des dimensions plus grandes que nature (cfr par exemple Décius chez Tite-Live, 8, 9 ; Romulus chez Ovide, Fastes, 2, 503). Cfr ce qui concerne Didon en 4, 654. Il en sera de même pour la Sibylle de Cumes entrant en transe sous le souffle d'Apollon (cfr 6, 49).

Je restai stupéfait... (2, 774). Ce vers sera repris en 3, 48.

Alors, elle me parla... (2, 775). Ce vers sera repris en 3, 153 et en 8, 35. Le discours de Créüse est une prophétie, prédisant les pérégrinations d'Énée, son installation en Italie et son union avec Lavinie, mais aussi des paroles de consolation très douces et très attendrissantes.

le roi du haut Olympe (2, 779). Zeus.

long exil (2, 780). Les pérégrinations d'Énée dureront 7 ans.

Hespérie (2, 781). C'est-à-dire l'Italie (cfr 1, 530).

Thybris lydien (2, 781). C'est le Tibre, généralement appelé Thybris dans l'Énéide. Ce fleuve, qui baigne la ville de Rome, est qualifié de lydien parce qu'il a sa source en Étrurie, que la légende considère comme une fondation de Lydiens (cfr 8, 479 et 9, 11).

une épouse royale (2, 783). Il s'agit de Lavinie, la fille de Latinus et d'Amata. Ces personnages jouent un rôle de premier plan dans les derniers chants de l'Énéide, à partir du chant 7.

Myrmidons... Dolopes (2, 786-787). Deux peuples de Thessalie, venus combattre à Troie sous les ordres d'Achille et réputés pour leur vaillance (cfr 2, 7).

issue de Dardanos et bru de la divine Aphrodite (2, 787). Fille de Priam, Créüse remonte à Dardanos (cfr 1, 38n.) ; épouse d'Énée, elle pouvait se prétendre la bru de Aphrodite.

la grande mère des dieux (2, 788). Rhéa, adorée sur le Bérécynte, un des sommets de l'Ida phrygien (d'où l'épiclèse de Bérécyntienne qui lui est parfois donnée). Grande déesse mère d'Anatolie, cette divinité orientale avait été introduite à Rome à l'époque des guerres puniques, en 204 avant Jésus-Christ. Quelques années plus tard (en -191), elle avait reçu sur le Palatin un temple, qui fut restauré beaucoup plus tard par Auguste. Elle était accompagnée d'un parèdre et amant, Attis, dont le culte, suspect aux yeux des Romains, ne fut réellement libéré qu'avec l'empereur Claude. L'intérêt d'Auguste pour cette divinité pourrait expliquer l'importance que Virgile lui donne dans l'Énéide : ici à propos de Créüse ; en 3, 111-113, où sont présentés quelques aspects de son culte et où Anchise lui attribue une origine crétoise ; en 7, 139, où Cybèle figure parmi les divinités invoquées par Énée ; puis plus loin dans le livre 9, notamment à propos de la métamorphose des vaisseaux d'Énée en nymphes marines (9, 80-83 ; 9, 109n et 9, 618n). Elle apparaît aussi en 10, 220 (sous le nom de Cybebe) ; et en 11, 768. On trouvera des renseignements sur le culte de Cybèle chez Catulle, 63 ; Lucrèce, 2, 598-643 ; Ovide, Fastes, 4, 179-372.

Trois fois je tentai... (2, 792-794). Ces trois vers seront repris en 6, 700-702. L'influence homérique est probable. On songera à l'épisode célèbre de l'Odyssée (11, 204-208), où Ulysse veut serrer dans ses bras sa mère Anticlée évoquée des enfers.

sur les crêtes du haut Ida (2, 801). Cfr 2, 696.

 

Lucifer (2, 801). C'est l'étoile du matin, opposée à Vesper, l'étoile du Soir (ou du Berger). Cfr 1, 374.


Traductions françaises - Énéide - Chant II (Plan) -

Bibliotheca Classica Selecta - FUSL - UCL (FLTR)

Guerre de Troie

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